Je ne cesse depuis des années d'écouter et de réécouter l'Histoire de Melody Nelson. C'est presque toujours en une traite, du début jusqu'à la fin. Je ne l'écoute jamais dans les transports en commun ou en compagnie d'autres personnes. C'est pour moi un album à apprécier d'une manière qui nous est propre, dans un calme pseudo-religieux.
Et si le narrateur est obsédé par Melody, moi je suis obsédé par le travail de Gainsbourg.
Ce qui revient en premier sur cet album, c'est d'abord le travail sur son côté narratif. Pourtant je trouve que celui-ci brille par les nombreux vides qui parsèment son univers. Il n'y a que la passion pour Melody dans l'album, et rien d'autre.
Il n'y a rien sur sa vie, son entourage ou celui du narrateur, sur ses sentiments à elle ou d'autres éléments qui auraient pu enrichir la narration. L'album ne parle que de l'amour obsessionnel du narrateur.
Melody est presque dans tous les titres, elle est l'amour fou incarné, celui qui fait disparaître le monde entier et qui devient notre seule raison de vivre. Le narrateur place toute son attention et ses désirs sur cette pauvre jeune fille, qui n'a aucun droit de parole sur ce qui devrait pourtant être une affaire de deux personnes. Elle en est réduit à être une poupée qui ne peut que rire ou prononcer son nom.
Et lorsque l'amour se concrétise sur le plan physique, la catastrophe la suit immédiatement. La passion se heurte au mur de la réalité et nous avons un nouveau vide dans la narration, qui ne reprendra qu'à la mort de la nymphette. Retour à la case départ, les mélodies du début reviennent et rien n'a changé. Melody n'a pas sauvé le narrateur. Le voilà condamné à pleurer son manque éternel. C'était de toute façon la seule issue possible, la seule manière de rendre leur amour parfait à jamais, en coupant brusquement l'œuvre du temps.
Décrit de cette manière, Histoire de Melody Nelson perd un peu de sa superbe. Cependant il serait bien réducteur de résumer Melody Nelson à une simple tragédie musicale.
Histoire de Melody Nelson c'est surtout un monument de musique expressive.
Gainsbourg atteint avec Vannier sur cet album un niveau de minutie encore jamais vu dans la construction des morceaux. Une maturité qui contraste avec la facilité des accents pop de ses précédentes œuvres. Les titres sont tous constitués d'un agencement d'éléments disparates (une basse funk avec des arrangements classiques, qui l'eut cru ?) qui rendent chaque nouveau titre bien différent du précédent. La Valse de Melody est une complainte monolithique touchante et irréelle. L'Hôtel Particulier est une crescendo sulfureux dans l'érotisme musical. Et il en est de même pour la voix. Elle peut autant dans cette dernière s'exprimer par des chuchotements typiquement gainsbarriens, tandis que le morceau précédemment cité nous offre un Gainsbourg à la voix fluette, à la limite de l'extinction de voix.
C'est tout une gamme d'émotions complète qui est explorée, et qui est encore plus sophistiquée par le lyrisme des paroles, entre témoignages d'amour et possession malsaine.
Puis il y a surtout ces arrangements. Soigneusement placés à l'angle de chaque action dans la narration, ils sont si marquants que l'on pourrait dresser une liste des meilleurs passages arrangés de chaque morceau :
-Les violons en apesanteur dans Melody quand le narrateur lui demande son nom.
-Leur première apparition fugace après le riff initial de Ballade de Melody Nelson.
-Leur toute-puissance et leur mélancolie absolue dans Valse de Melody.
-Comment ils rendent épique le "Oh Melody, l'amour tu ne sais pas ce que c'est" de Ah! Melody.
-Leur retour à la fin de L'Hôtel Particulier.
-L'apparition du violon électrique dans En Melody.
N'oublions pas qu'Histoire de Melody Nelson n'aurait rien été sans Jean-Claude Vannier. Gainsbourg l'a évincé dans la création de cet album, tout comme il évinça le reste des musiciens de studio. Je ne peux pas plus lui en vouloir : l'album est tellement rempli d'obsessions typiquement gainsbouriennes qu'il ne pouvait être fait par un autre artiste.
L'album est bien trop court et c'est ce qui le rend parfait. L'émotion est si fugace, si peu répétée, qu'on ne peut que relancer le disque, dans l'espoir de pouvoir capturer ce qui le rend si unique. C'est peine perdue et c'est tant mieux : en conséquence je ne sais pas si j'arriverais à me lasser un jour. En attendant, je continue de le relancer, pour voyager à nouveau dans les territoires inconnus que m'offre le futur homme à tête de chou.