Ah il n’y a pas à dire, quand il s’en donne les moyens, Van Hamme, c’est quand-même sacrément efficace.
Dans une précédente critique je disais au sujet du tome 1 qu’il avait su poser avec maitrise et élégance toutes les bases d’une nouvelle saga de thriller d’action et c’est la raison pour laquelle je ne m’étalerai donc pas sur les qualités ici reprises : soin dans la composition des planches, esthétique et narration à la fois très lisibles mais fouillées…
Encore une fois le format est maitrisé sur le moindre détail : ça commence comme une série B un brin caricaturale et puis finalement, Van Hamme tire de la caricature un archétype au service de la projection, de l’action, voire même carrément du propos.
Eh oui, j’ai bien parlé de propos pour « Largo Winch ».
Pourtant à première vue il ne s’agit que d’un nouvel héros « Van Hammien » à la Thorgal ou à la XIII, c’est-à-dire un héros beau gosse doté des plus grandes habilités mais qui ne les sollicite que pour déjouer un destin à la hauteur de sa personne.
On pourrait y voir un simple prétexte à l’aventure – une banale odyssée teintée de cynisme – mais je trouve ici que ce tome 2 emmène « Largo Winch » un peu plus loin.
Au-delà du cynisme est posée cette idée qu’on ne s’appartient pas. Car contrairement à Thorgal ou à XIII, Largo pourrait échapper au destin qu’on lui impose.
Pas de dieux ou de mauvais sort pour le pourchasser. Pas de machination militaro-gouvernementale dont il serait la dernière preuve vivante. Juste une fortune dont il est l’héritier et dont il pourrait clairement se défaire.
A plusieurs reprises, Winch a la possibilité de se départir de son argent et de ses responsabilités et pourtant il n’en fait rien.
Et s’il n’en fait rien c’est justement parce que – après toute une épopée digne d’un très bon James Bond ou d’un Jason Bourne – l’album se conclut avec ce dialogue qui – de mon point de vue – remet une pièce dans la machine.
Juste avant qu’il ne meure, le vieux Nerio a une conversation avec son fils ; une conversation durant laquelle le père fait clairement comprendre à son fils qu’à partir de ce moment-là, Largo pourra faire ce qu’il veut : tout revendre, tout claquer, se la couler douce… Mais Nerio est confiant parce qu’il connait Largo – et il l’a formé ainsi – il sait que Largo n’aime pas subir. Il n’aime pas se sentir porté par des forces néfastes qu’il ne maitrise pas sitôt les perçoit-il. Aussi pour Nerio tout est déjà écrit : Largo ne pourra que faire le choix de garder sa place et de se battre, juste prisonnier qu’il est par ce besoin viscéral et illusoire qui consiste à reprendre la main coûte que coûte sur son destin…
…Ainsi, quoi qu’il fasse, Largo est piégé. Qu’il soit puissant milliardaire ou vagabond.
…
Personnellement, je trouve qu’en termes de fond, « Largo Winch » est certainement la saga Van Hammienne la plus aboutie. Elle est d’autant plus aboutie que ce message d’aliénation s’inscrit dans une aventure fluide et efficace qui donne l’illusion d’un homme capable de se sortir de tout…
…sauf de lui-même.
Alors après, certains pourraient me demander pourquoi je ne monte pas plus haut que 8/10 à cet album alors que je n’ai pas hésité à le faire pour d’autres albums de « Thorgal » ou de « XIII »…
Eh bien c’est peut-être justement parce qu’à jouer sur la même fibre épique que ses deux prédécesseurs, « Largo Winch » souffre quelque-peu de la comparaison en termes d’univers.
OK, Istanbul, le Lichtenstein et Sarjevane, ça a son charme exotique, mais ce n’est clairement pas avec des bisbilles entre personnes friquées que cette saga saura faire le poids avec ses consœurs en termes d’aura et de puissance fascinatrice.
Malgré tout, dire cela ne retire rien à ce que j’ai pu dire précédemment.
Quand bien même l’univers de Largo Winch fait-il moins rêver que les aventures d’autres héros du même auteur, que ses pérégrinations d’homme prisonnier de lui-même n’en restent pas moins dignes d’intérêt et de distraction.
…Et moi – personnellement – je trouve ça chouette, quand une distraction atteint un tel niveau de maitrise et d'efficacité…