Un film qui interroge l'histoire de l'Humanité, la naissance de la vie, notre rapport au Cosmos, le dépassement de l'Homme par l'intelligence artificielle, le tout enrobé dans une bande-originale classique, épique, emportée dans un tourbillon esthétique sensationnel, visionnaire et d'une modernité sans pareille: voilà en quelques mots ce que je dirais de cette immense claque de 1968 que j'ai reçue hier soir pour la première fois.
Ambitieux autant dans le fond que dans la forme, 2001 : l'Odyssée de l'espace n'a pas usurpé sa réputation de film culte, réussissant en plus le tour de force de toute oeuvre intemporelle : celui de n'avoir quasiment pas vieilli en plusieurs décennies.
Dès les premiers instants de ces 2h40, le regard est happé par la lenteur contemplative et poétique des plans naturels (ce soleil qui se lève derrière ce qu'on pourrait croire une sorte de temple maya, ces nuages sur fond de ciel en flammes - quelle splendeur...), qui dit bien cette aube de l'humanité vierge de toute présence humaine. On se croirait un peu dans La Planète des singes question costumes, mais la seule scène de l'os jeté dans le ciel puis fondu, dans un grand saut temporel, avec la station spatiale en orbite - le tout sur fond d'Also sprach Zarathustra, suffit à dire toute la portée métaphysique et existentielle de ce film magistral.
La station spatiale donc, pilotée à la fois par quelques hommes et par un ordinateur surpuissant (n'ayant jamais fait la moindre erreur). Le scénario n'est ici que secondaire, ce qui importe c'est l'atmosphère, l'expérience sensorielle proposée par cette capsule en apesanteur et, dehors, par le grand rien infini et étoilé. Il y a aussi ce dialogue - surprenant, souvent drôle - qui s'établit entre Hal 9000, l'ordinateur et les pilotes, et qui pose la question suivante : le robot sera-t-il un jour en mesure de dépasser son créateur humain ? Saura-t-il nous manipuler, jouer la carte de l'émotion pour mieux avancer ses pions ? J'ai trouvé ces interrogations à la fois passionnantes et étonnamment drôles par instants (notamment grâce à la voix calmement monotone d'Hal et son I feel much better now / I'm afraid)
L'oreille retiendra les sonorités menaçantes, sourdes, étranges - bruits d'air qui s'échappe indéfiniment, respiration à la Vador voire silence total. L'oeil, lui, se rappellera longtemps ce couloir vertigineux et coloré, ces immenses étendues qui balaient tout le prisme de l'arc-en-ciel et fondent, en un grand tourbillon hallucinogène, hallucinatoire, nappes de glace en feu, banquises verdoyantes, laves solaires, cratères rougeoyants : dizaines de mondes traversés jusqu'aux confins de l'univers, enfers brûlants ou glaciaux qui éblouissent, hypnotisent et fascinent.
J'ai compris, en voyant ce trip sous LSD qui fait saigner la rétine, les influences en jeu dans le sublime Enter the Void de Gaspar Noé, qui propose ce même voyage psychédélique acidulé. Alfonso Cuaron n'a également pas inventé grand chose en faisant s'envoler son Clooney sans filet dans le vaste néant cosmique : la scène de la combinaison jaune dérivant lentement dans l'infini m'a laissée bouché bée et en a certainement inspiré plus d'un.
L'obscurité, la difficulté d'interprétation du dernier tiers du film en fait également toute sa richesse : le cinéma n'est-il pas outil de débat ? Les questions qu'ouvre ce film ne connaissent aucune réponse, il est donc bien normal que son parti-pris sont entièrement voilé de mystère. Kubrick est certes un génie, un démiurge mais il n'a malgré tout pas plus de réponses que vous et moi.
En ce qui concerne cet étrange rectangle noir - qui, à bien des égards, m'évoque une pierre tombale - que l'on retrouve, fil rouge, des balbutiements de l'Humanité à son plus haut degré d'avancement technologique, je le vois comme le symbole des limites de notre entendement, de notre compréhension consciente de tout petits hommes.
Nous aurons beau développer les technologies les plus avancées, restera toujours, éternellement, inexorablement, cette question en suspens : qu'est-ce qu'on fout là, bon sang ? Coincés sous ce ciel infini à aller et venir dans le néant ? C'est la porte où l'homme frappe en pleurant pour demander des réponses, mais qui se heurte à un mur. Et ce, depuis toujours et pour toujours.
La métaphore circulaire - symbolisée par la forme de la station spatiale, par celle de la Terre - semble renvoyer à la sempiternelle roue des existences (le samsara bouddhiste), fécondation sans début ni fin qui circonscrit le champ de la compréhension humaine. Ainsi du rapprochement visuel patent entre la station et un spermatozoïde, les planètes et un ovule. Avec, pour acmé final, ce bébé, qui semble contenir dans son oeil une planète, éclat de vie nouvelle, symbole d'un éternel recommencement.
C'est l'histoire de la vie.... (le cycle éternel....), un ébouriffant opéra cosmique à revoir absolument pour tenter d'appréhender ses myriades de richesses visuelles et réflexives.
Un film grandiose, esthétiquement magique, qui donne à voir, à entendre et à penser.
(Beaucoup, penser)