Quand Frankenheimer fait Munich avant l'heure
Je suis toujours assez ébahi de constater à quel point certains films peuvent se montrer avant-gardistes par rapport à des films beaucoup plus récents, et en l’occurrence par rapport à Munich, de Steven Spielberg. Il y a peu, je découvrais Le Convoi de la Peur, de William Friedkin, dont une première partie du prologue, tournée de manière « réaliste » en caméra épaule, avait nécessairement inspirée le film de Spielberg. Et visiblement, c’est aussi chez Frankenheimer que Spielberg a puisé son inspiration. On pourrait s’amuser à trouver ce qui relie les deux films : le sujet (inspiré par les attentats aux JO de Munich de 72), le traitement formel (caméra portée), le compositeur (John Williams), et l’acteur principal (Robert Shaw, que Spielberg a dirigé deux ans plus tôt dans Jaws). Je préviens d’avance : je risque de parler pas mal de Spielberg et de Munich par la suite.
Black Sunday est tiré d’un roman de Thomas Harris, écrivain Américain bien connu et maître du suspens en son temps, qui est surtout connu en tant qu’auteur des bouquins sur Hannibal Lecter (Dragon Rouge, Le Silence des Agneaux...). Le tout étant revu (entre autres) par le scénariste Ernest Lehman, qui a quand même La Mort aux Trousses dans son CV. Tout le film s’organise autour d’un ultimatum, un attentat qui va se dérouler au Super Bowl (l’occasion de constater où Nolan a piqué l’idée pour son Rises, jusqu’aux énormes similitudes dans l’hymne d’intro et de montage), et qu’il faut bien sûr tenter de déjouer dans les temps. Une forme certes classique, qu’on retrouve par exemple dans le film Le Chacal (surtout l’original, de la même époque), mais qui se retrouve assez fonctionnelle par une certaine maitrise de l’écriture équilibrant assez justement action et suspens.
Je mettrais néanmoins un bémol sur le final, qui est le plus gros défaut du film. Cet équilibre est brisé, et l’action n’est pas nécessairement bien foutue. Dommage, parce que le suspens marche quand même. Même la réalisation est moins soignée, comparée au reste du film, et on trouvera des plans d’incrustation bien kitchouilles qui viennent ruiner l’approche formellement réaliste générale du film... Dommage !
John Frankenheimer était un réalisateur, et je ne cesserais de le dire, qui a été constamment en avance sur son temps (je vous invite par ailleurs à découvrir son excellent film Le Train, sur lequel j’ai aussi écrit), sauf malheureusement sur la fin de sa carrière (bon, Ronin c’est sympathique pour ses poursuites, mais en dehors de ça...). Black Sunday dispose d’une première partie qui m’a quand même bien mis sur le cul. Je pense notamment à une séquence d’infiltration/fusillade qu’on retrouve, presque à l’identique (si j’ose dire) dans le film de Spielberg, 30 ans plus tard. Si Frankenheimer est le maitre du découpage conçu de manière intelligente, c’est aussi la clarté de sa réalisation globale qui lui permet de faire des plans-séquences (ou longs-plans, du moins) filmés en caméra épaule, présentant à la fois un réalisme bluffant, et une chorégraphie d’action assez ahurissante. De manière générale, le film joue sur un contraste de mise en scène entre le posé et le mouvement, qui jouent de manière assez habile avec l’écriture des personnages.
Ce qui rythme l’action, c’est aussi la musique de John Williams. Force est de constater qu’à l’époque le bonhomme osait quand même bien plus de choses, et ne se limitait pas au symphonique pompeux qui ne jouent que sur des vents bien graves. C’est brutal, rythmé, moderne... Et ça se retrouve un peu dans ses excellentes compositions de Munich, qui en plus de jouer sur une rythmique d’action/suspens foutrement bien pensée, jouent élégamment sur un peu de pompeux (mais pas trop !).
Un point sur lequel je demeure encore un peu mitigé, c’est les acteurs. Si la direction d’acteurs de Frankenheimer m’avait bluffé dans Le Train, ici je suis plus mitigé. Autant le surjeu de « brute » de Shaw me plaisait dans Les Dents de la Mer, autant là, je suis moins emballé. Mais pourtant y’a aussi un peu de bon, car le mec demeure classieux, et il a un côté « la fin justifie les moyens » qui est intéressant (comme dans Munich, à nouveau). Quant à nos bad-guys... Je demeure encore un peu perplexe, mais c’est peut-être dû à l’écriture des personnages...
Il en reste quand même un film vraiment efficace, moderne et avant-gardiste sur bien des points. S’il n’est pas du niveau des précédentes réalisations de John Frankenheimer (Le Train, et surtout Grand Prix), il est intéressant à découvrir pour mieux connaitre la carrière du bonhomme, qui a finalement beaucoup apporté au cinéma, alors qu’on en parle assez peu. Et si on est fan de Spielberg et son Munich, c’est définitivement un must pour mieux le comprendre. Un film qui a sûrement marqué bien des cinéastes par les références qu’on y trouvera plus tard, notamment chez un certain Quentin Tarantino dans son Kill Bill.