High-Life a beau être généreux et ingénieux dans la mise en scène de ses thématiques, il n'en reste pas moins un exercice de style invraisemblable.
LES BAGNARDS DE L'ESPACE
Claire Denis met ici en scène un groupe de criminels, condamnés à mort, qui acceptent de devenir les cobayes d'une expédition spatiale en dehors du système solaire. Une mission périlleuse gravitant autour d'un trou noir et sans aucune certitude de retour sur Terre…
Le récit s’ouvre sur Monte, l'un des prisonniers joué par Robert Pattinson, seul, en pleine réparation à l'extérieur d'un vaisseau spatial avec comme seul compagnon le vide abyssale et vertigineux de l'espace qui l'entoure. On entend alors les pleurs d'un bébé avec qui Monte reste en communication par radio. Le bambin se met à pleurer, le surprenant alors dans ses travaux; sa clé anglaise lui échappe et il la regarde, impuissant, se noyer dans un abîme noir et sans fond. Dès les premières secondes le spectateur comprend qu'il n'est pas en face d'un film de SF traditionnel. Premier ancrage d’un édifice autour de l’infiniment grand et l’infiniment petit, cette ouverture qui juxtapose un silence et une solitude écrasante avec les pleurs d'un bébé encapsule toute la portée dramatique recherchée d'une œuvre qui gravite autour des sentiments de désespoir et de fatalité face à son sort. La richesse, poésie et puissance de cette scène qui exprime l'étouffement et le poids qu'à l'espace sur nos personnages ne sera toutefois jamais égalée par la suite, laissant au spectateur le plaisir d’admirer sans empathie la routine solitaire qui maintient en vie ces condamnés en sursis.
UN CONSTAT BIEN TRISTE SUR LA NATURE HUMAINE
En effet, High-Life nous montre la vacuité de la vie au travers des expériences que subissent nos prisonniers. La recherche de la jouissance, la dépendance, l'appréhension de la mort et la recherche de contact sont les éléments régents de ce récit bien dramatique. Juliette Binoche incarne “une sorcière”, une scientifique et prisonnière chargée d'inséminer les quelques femmes présentes à bord du vaisseau avec le sperme des prisonniers masculins. Cela échoue à chaque fois jusqu'au miracle, la rédemption personnifiée d'un de nos personnages, sa renaissance. Cet enfant, Willow (le même que celui présent lors de la scène d'ouverture) ne sera pas désiré et donc abandonné par sa mère qui se dirigera vers une mort certaine en s'aventurant dans le trou noir ici symbole si on en doutait de la fin dans ce quelle a de plus absolu. Chaise électrique métaphorique, elle sera le centre de gravité de nos protagonistes qu'ils l'acceptent et le veuillent ou non. Cette mort brutale, ne sera pas la seule scène à nous mettre mal à l'aise. Une scène de masturbation hallucinée, possédée et dérangeante à l'aide d'une machine, la chambre rouge, nous est proposée. Déstabilisante formellement, la quête de la jouissance ainsi que l’isolement qu’elle engendre s’avère fascinante à observer.
Malheureusement tout ce bel écrin, ce travail sur le vide, la solitude et cette sensation de couloir de la mort spatial, ne repose sur rien de solide lorsque l'on gratte la surface et s'intéresse au vraisemblable d’une fiction qui s’ancre bien plus qu’elle ne le veut dans le réel. Le manque de précisions et de contextes des séquences d’exposition crée de nombreuses interrogations sans que la moindre piste de réponse soit amenée. La symbolique du récit sur la mort ou la vacuité de l'existence sacrifie l’aspect crédible de la situation, pourquoi envoyer des condamnés à mort dans l'espace si la mission n'a aucune chance visible de réussite ? De surcroît sans formation ? Et si cette expédition n'est qu'une simple condamnation à mort, n'y a-t-il pas moins cher comme procédé que de financer un projet spatial ? Sûrement, mais comme Claire Denis l'a précisé en entretien : elle assume ce manque de cadre et ne tient pas à s'amuser avec les codes d'un genre. De SF, il n'y a ici que les visuels. Dès lors, les enjeux de cette mission suicide, prétexte fondateur à sa narration, tombent à l'eau, galvaudant la naissance d’une allégorie sur le déterminisme et l’impuissance d’un pied à terre bancal.
Rédigé le 29/11/2018.
Mis à jour le 7/10/2021 par Ulysse Combasson