Les cimes, le rêve et le requiem
lI est le grand oublié du palmarès du festival de Cannes 2012. Alors que, les deux années précédentes, les jurys avaient osé donner la Palme à des films surprenants et décapants, cette année, Nanni Moretti est resté timoré quant à donner la Palme à Holy Motors, film de toute évidence hors du commun, mais qui aurait forcément divisé les foules et les critiques, comme Oncle Boonmee et The Tree of Life avait divisé. Le jury 2012 a préféré rester dans le carcan du connu, en palmant pour la seconde fois le très conventionnel Michael Haneke.
Les périphrases pleuvent dans les médias pour décrire le mystérieux Leos Carax. Tour à tour "Enfant prodigue", "Enfant maudit", "Poète du cinéma", "Anarchiste de Cannes", on ne connaît que peu sa personnalité, d'autant plus qu'il distille ses interviews au compte-goutte, et que Holy Motors est son premier long-métrage depuis le scandaleux Pola X (1999), qui lui avait valu d'entrer dans la catégorie des grands cinéastes (après notamment Wim Wenders et Nikita Mikhalkov) sifflés au festival de Cannes. On attendait donc ce film depuis 13 ans, mais qu'en est-il de sa qualité ? Car, s'il n'a pas été primé à Cannes, c'est peut-être parce qu'il n'était pas à la hauteur ... Eh bien, force est de constater que, si, Holy Motors est largement à la hauteur de la Palme d'Or. On ne critiquera jamais assez Nanni Moretti d'avoir manqué de courage lors de cette édition.
Holy Motors commence par un court prologue, dans lequel Leos Carax lui-même se lève de sa chambre d'hôtel, palpe un mur en forêt de pins, découvre une petite ouverture dans laquelle il met une clé, pour nous amener dans un cinéma. Le voyage peut commencer. C'est l'histoire de Monsieur Oscar (rappelons qu'Oscar est le second prénom de Leos Carax, et que, jusque là, les personnages principaux de ses films s'appelaient toujours Alex, son premier prénom), interprété par Denis Lavant, qu'on se voit forcé de considérer comme l'un des plus grands acteurs français de l'époque, si ce n'est plus. Monsieur Oscar voyage dans Paris et sa banlieue dans une limousine blanche, et interprète plusieurs rôles : une mendiante, un gamer du futur, Monsieur Merde, un PDG, un assassin, un père de famille, un musicien. Quand Michel Picolli vient demander à Monsieur Oscar pourquoi il fait cela, il répond "Je continue comme j'ai commencé, pour la beauté du geste." Vous l'aurez compris, ce film est bel et bien hors norme, et dépasse le cadre de la simple histoire, que nous proposent tous les réalisateurs de l’establishment cannois : Michael Haneke, Ken Loach, les Frères Dardenne etc ...
Leos Carax renoue avec sa touche poétique qui a fait son succès, et surtout nous offre de l'image : dans le décor de jeux-vidéos futuristes, lors du parcours de Monsieur Merde dans les égouts, lors du concert dans l'église vide, lors du voyage en voiture du père de famille avec sa fille à travers la nuit parisienne, ou encore lors d'une scène sublime dans la Samaritaine vide. Mais, comme l'ont bien noté Le Monde et Libération, le plus impressionnant dans le film n'est ni l'immense performance de Denis Lavant qui passe d'un personnage à un autre avec un abandon sans retenue absolument époustouflant, ni les images incroyables qui parsèment le film, mais bien la signification du film, qui se cache dans les détails : Holy Motors est un requiem pour le cinéma. En passant du chronographe de Marey aux capteurs numériques sans caméra, en passant par des références aux Temps modernes de Chaplin et à La Foule de King Vidor, Carax nous montre l'épopée du cinéma et sa chute que nous avons encore du mal à appréhender. Car Carax a, pour des raisons financières, été obligé de tourner avec des caméras numériques, ce à quoi il répugne, et il est persuadé que le numérique signe la mort du cinéma, du moins la mort du cinéma qu'il aime. Dans l'histoire, chacun joue un rôle, chacun est acteur, et même, on ne fait plus de différence entre l'humain, l'animal et le mécanique : toute parle, tout a des émotions, tout est personnage ; la vie n'est plus qu'un film à ciel ouvert, sans caméras, dans lequel tout est possible. On en arrive à ce que personne ne sache à qui il parle, à ce que rien n'ait de sens, et, au final, Monsieur Oscar est infiniment las de ce jeu. Toute l'histoire et tout le film est construit autour de la scène où Monsieur Oscar rencontre une autre actrice, interprétée par Kylie Minogue, dans la Samaritaine vidée et bientôt détruite. S'engage un dialogue mélancolique sur la vie passée, sur ce qui ne reviendra pas, et sur l'amour qui s'est enfui, dialogue qui se conclut sur une chanson interprétée par Kylie Minogue, Who Were We, écrite par Carax lui-même.
Finalement, je conseille à tout le monde d'aller voir cette merveille, sans aucun doute le film de l'année. Un trip dans le monde du rêve et du cinéma, dont personne ne ressortira indemne.