L'Amour ouf
6.5
L'Amour ouf

Film de Gilles Lellouche (2024)

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"J’ai fait le film que je rêvais de voir." déclarait Gilles Lellouche à propos de son L'Amour ouf. Je pense qu'après ledit visionnage il sera difficile de contester la passion et la sincérité qui animent le bonhomme. En effet son amour du cinéma américain est connu de tous, le cinéma des Coppola, Scorsese et De Palma. Lorsqu'il découvre le roman de Neville Thompson L'amour ouf sous les conseils de son ami Benoît Poelvoorde il a une révélation. Cette histoire d'amour démesuré sur deux adolescents qui deviennent adultes dans un contexte social fort est faite pour lui. Il imagine quelque chose de violent, de musical, d'envolé et de sentimental. Une passion tourbillonnante qui prendra la forme d'une fresque romantique à l'ancienne.

C'est pour cela qu'il choisit de situer l'action dans les années 1980 dans le Nord de la France, dans un bassin industriel où Jackie une adolescente orpheline de sa mère et vivant seule avec son père ( Alain Chabat dans un très beau rôle plein de nuances et très touchant ) va rencontrer Clotaire un jeune voyou un peu paumé, rebelle en quête d'amour et de reconnaissance. Lui vient d'un milieu modeste, habitant une cité, fils d'un ouvrier violent mais travailleur dur à la tâche et elle d'un univers un peu plus aisé et stable, logeant dans un petit pavillon où son père exerce comme réparateur hifi libéral. Entre les deux c'est rapidement l'amour inconditionnel, celui que l'on rencontre au mieux qu'une fois dans la vie et qui vaut le coup d'être vécu quel qu'en soit le prix. Les choses se compliquent lorsque Clotaire rencontre un chef de gang qui le prend sous son aile. A la suite d'un braquage qui tourne mal il passera une décennie en prison pour un crime qu'il n'a pas commis et lorsqu'il sortira enfin, il sera déterminé à faire payer les coupables et à reconquérir la femme de sa vie mariée à un bourgeois qu'elle n'aime pas. Jackie et Clotaire sont liés par un même cœur qui bat.

Incontestablement il y a de l'ambition dans ce projet puisque Gilles Lellouche décide de suivre l'évolution de ce couple sur deux périodes de temps distinctes séparées par une ellipse. Les deux personnages sont interprétés par Mallory Wanecque et Malik Frikah dans un premier temps dont l'alchimie crève littéralement l'écran. Le duo vole purement et simplement la vedette à leurs aînés. Mallory Wanecque est à la fois lumineuse et vulnérable. Sa capacité à exprimer ses émotions naturellement rend l'attachement qu'elle porte à Clotaire très crédible et poignant. Malik Frikah compose quant à lui un personnage imprévisible, tiraillé entre son amour pour Jackie et sa propre autodestruction. C'est un volcan prêt à exploser, rempli de rage et d’énergie brute tout autant que de sensibilité. Leur relation culmine et irradie à plusieurs moments, notamment dans cette séquence de danse envoutante ou Gilles Lellouche rend hommage à la comédie musicale, un instant hors du temps où le réalisateur atteint quelque chose de très pur. Le portrait de cette adolescence fragile fonctionne et s'inscrit pleinement dans l'héritage du cinéma d'auteur français tout en étant totalement connecté aux problématiques sociétales de notre époque. La mise en scène ultra généreuse s'autorise tout un tas d'excentricités : split screens, utilisation du hors champ, ralentis, caméra embarquée à la première personne, panoramiques exacerbés... Tout ne fonctionne pas systématiquement et n'est pas toujours du meilleur goût ( l'esthétique teal and orange bordel de Dieu je ne peux plus...) mais il y a de l'envie, des idées et la volonté de faire du cinéma, d'expérimenter et de créer quelque chose de beau et de marquant. Lellouche vient à la base du clip et cela se ressent. Il y a de la fraîcheur et une grande naïveté jusque dans l'écriture mais celle-ci vient rendre la relation entre les deux amoureux plus authentique.

J'ai cependant été bien moins conquis par la deuxième partie dans laquelle le metteur en scène semble être écrasé par le poids de ses influences. A mon sens il ne parvient jamais à les digérer. Il brasse donc la comédie musicale et le film musical, le travail sur la B.O est d'ailleurs assez jouissif, avec le film de gangsters, le teen movie et la romance mélodramatique. Je comprends ses intentions, de son propre aveu il voulait nuancer toutes ces histoires de voyous, mélanger les genres et illustrer la dynamique chaud/froid des relations humaines, la violence et la musicalité de l'amour. Seulement la mayonnaise ne prend pas dans cette partie qui se donne à un moment des allures de bête clip de rap. Ce second acte est lourd et boursouflé, parfois même grossier. On est davantage dans la reproduction maladroite que dans l'hommage. La naïveté candide du début devient pénalisante et si je peux comprendre et accepter le twist sur le pouvoir de l'amour, la séquence avec le chariot élévateur donne presque envie de se pendre ! Sérieux on a Jackie qui est à la limite de nous dire que Clotaire peut mettre les pieds où il veut et que c'est souvent dans la gueule. Eurk, sans déconner ! Finir sur ça c'est raide.

Pour autant les 2h41 passent sans encombre et on ne s'ennuie jamais réellement, cette seconde partie multiplie les séquences fortes et impactantes visuellement parlant même si leur intérêt est discutable. La violence en devient par ailleurs carrément outrancière et vient compromettre la représentation de cette idée de maelström. François Civil a pris en carrure. Gueule un peu plus burinée il est crédible dans le rôle du voyou a qui on a tout pris et qui cherche à rattraper le temps perdu. Adèle Exarchopoulos est juste magnifique, sublime comme toujours. Pour autant leur relation n'atteint jamais l'intensité de celle du premier acte et les deux personnages restent quelque peu confinés dans leurs stéréotypes. On a dans l'ensemble un gros casting qui est excellent. Karim Leklou en prolétaire ouvrier qui tente à sa manière d'éduquer ses enfants et de subvenir aux besoins de sa famille, Benoît Poelvoorde qui cabotine savoureusement en gangster minable, Vincent Lacoste parfait en carriériste tête à claques, Raphaël Quenard et Jean-Pascal Zadi ( un peu vieux pour son personnage cela dit ) dont c'est surtout le talent comique qui est mis en avant et bien sûr Alain Chabat comme mentionné précédemment qui campe un des plus beaux personnages du film. Une bien belle brochette de seconds rôles.

Globalement j'ai apprécié L'Amour ouf, c’est une belle proposition de cinéma à gros budget français ( 36 M d'euros tout de même ). Même s'il y a parfois un côté fourre-tout un peu bancal et un trop-plein d'éléments qui peut virer à l’écœurement, la démesure et la générosité de cette proposition méritent d'être soutenues et mises en avant.

Zoumion
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le 1 mars 2025

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