La naissance de la science moderne introduit un changement dans les représentations du monde : on passe d’un paradigme finaliste à un paradigme mécaniste. En effet, même si certains philosophes de l’Antiquité comme Lucrèce dénonçaient déjà le finalisme, c’est lors de la révolution scientifique moderne (1543-1687) avec la philosophie de René Descartes (1596-1650) et la physique d’Isaac Newton (1643-1727) que l’idée de finalité disparaît des explications des phénomènes extérieurs.

Le mécanisme est la thèse selon laquelle les événements obéissent à des lois de causes à effets aveugles, sans but. Cette thèse philosophique est admise comme un principe méthodologique par les sciences modernes : on ne cherche plus à comprendre les événements selon des rapports de moyen à fin (finalisme), mais à les expliquer selon des rapports de cause à effet.


La compréhension finaliste des phénomènes repose sur une confusion entre deux sens de la question « Pourquoi » : « à cause de quoi ? » et « dans quel but ? ». C’est ainsi que, si un enfant demande « pourquoi le caillou est tombé ? », on peut l’amener à distinguer deux sens de sa question : « à cause de quoi le caillou est tombé ? » et « dans quel but le caillou est tombé ? ». Or, la seconde ne vaut que pour les êtres conscients, ayant des désirs. Par exemple, le sculpteur utilise des outils et des gestes qui sculptent la matière (moyens) pour produire une statue (fin).

Le finalisme est anthropomorphique puisqu’il consiste à projeter le modèle des actions humaines (ou plus largement des êtres conscients) sur les événements extérieurs. Parce que nous agissons et utilisons les choses (moyen) en vue de buts (fins), on s’imagine spontanément qu’il en est de même pour les choses extérieures. Par exemple, de même que l’artisan fait des tenailles (moyen) pour arracher des clous (fin), on en vient à penser que la pluie tombe (moyen) pour que les arbres poussent (fin). En réalité, c’est parce que la pluie tombe (cause), que les arbres poussent (effet).


Voir le monde en toute lucidité, sans justice cosmique ou divine et plus largement sans but, c’est reconnaître que nous vivons d’une certaine manière dans un monde dépourvu de sens : les événements extérieurs se produisent à cause d’autres événements, mais pour rien. Ils n’ont pas de raison d’être et donc de signification. « Une pensée de l’absurde est le constat d’un défaut de providence et de fins supérieures, c’est le retrait des dieux ». Notons que cette absence de sens vaudrait aussi si un Dieu existait mais n’avait pas créé l’Univers volontairement, si nous étions le fruit d’un accident, par exemple d’un renversement involontaire de fioles lors d’une expérimentation ayant donné naissance à cet Univers.


Albert Camus (1913-1960) utilise le concept d’absurde pour désigner le rapport entre la conscience et le monde qui lui est étranger. « L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Le monde ne satisfait pas nos attentes, est indifférent à nos aspirations. Cela peut s’entendre de plusieurs manières, mais celle qui nous intéresse est la suivante : c’est le décalage entre notre besoin de donner sens aux événements extérieurs en les comprenant par rapport à des buts et leur absence de finalité. Le film Crépuscule (1990) de György Fehér illustre particulièrement cette idée. D’une part, par son esthétique : les éléments humains sont entourés par un vaste environnement brumeux et silencieux. D’autre part, par son intrigue : deux inspecteurs tentent en vain de retrouver le meurtrier d’une jeune fillette, tandis que la foule, tenaillée par le besoin de croire que justice est faite, finit par s’en prendre à un innocent.

Les événements extérieurs ne peuvent pas être compris et justifiés par rapport à une finalité quelconque, liée à un projet cosmique ou divin. En particulier, ils ne poursuivent pas un objectif de justice. Par exemple, rien ne peut justifier des catastrophes naturelles comme une éruption volcanique qui conduit à la mort d’innocents, les cancers infantiles, ou encore les accidents qui tuent des personnes vertueuses alors que des individus vicieux y échappent. Dans Candide (1759), Voltaire livrait une satire de l’idée que tout arrive pour une bonne raison conformément à la volonté d’un Dieu bon, en confrontant le protagoniste imprégné de cette croyance à une succession de catastrophes toujours plus horribles et injustifiables. Cela n’implique pas qu’il n’existe aucune valeur et donc aucune bonne raison d’agir, mais simplement que c’est à nous de les réaliser : elles ne se réalisent pas à travers le déroulement des événements extérieurs (qui mèneraient d’eux-mêmes au bonheur général, à la paix, à la justice, etc.). Ainsi, quelqu'un qui consacre sa vie à soigner les malades doit constamment lutter contre un monde indifférent, où la maladie et la souffrance persistent.


L’absence de sens peut aussi se manifester dans notre existence, lorsque nos actions elles-mêmes semblent pouvoir se réduire à une lecture mécaniste, sans but. Cela se produit notamment lorsque les circonstances extérieures nous conduisent à mener une vie répétitive qui ne mène nulle part ou à effectuer des actions dont le résultat nous échappe. C’est ce qu’illustre le personnage mythologique de Sisyphe, condamné à répéter la même tâche : pousser indéfiniment un rocher au sommet d'une montagne, qui, inéluctablement, roule vers la vallée.

Ces circonstances peuvent être liées à des forces naturelles défavorables. Dans le film La Femme des sables (1964) de Hiroshi Teshigahara, un entomologiste se rend dans une région désertique pour collecter des insectes et se retrouve piégé dans une maison installée dans une fosse de sable. Il mène une lutte incessante contre le sable qui menace d'ensevelir la maison, sans espoir de s'échapper. Il est pris dans un cycle d’efforts sans fin où chaque journée de travail est annulée par le retour du sable.

Ces circonstances peuvent également être liées à des situations sociales et à des organisations politiques. Le film Damnation (1988) de Béla Tarr se déroule dans une petite ville minière hongroise post-soviétique en déclin et sans perspective d’avenir, et met en scène un personnage qui court après une femme qui l’ignore. Il observe depuis sa fenêtre les allers et venues de bennes suspendues à des câbles, qui symbolisent sa vie monotone et sans échappatoire. Dans le roman Le Procès (1925) de Franz Kafka, adapté au cinéma (1962) par Orson Welles, le personnage Josef K est arrêté puis jugé et cherche en vain un sens à son arrestation et à son procès face à un système judiciaire opaque et incompréhensible. Le film Brazil (1985) de Terry Gilliam dépeint une société bureaucratique totalitaire qui régit l’ensemble de la vie des citoyens à travers un ensemble de procédures constituant un labyrinthe administratif sans but apparent. Les films Metropolis (1927) de Fritz Lang, La Foule (1928) de King Vidor et Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin montrent à quel point le travail salarié peut être source d’aliénation (du latin alienus, « l’étranger »), qui signifie l’étrangeté à soi-même. Karl Marx (1818-1883) soutenait que le travail est source d’aliénation lorsque les travailleurs participent à une production qui leur échappe et dans laquelle ils ne se reconnaissent pas : ce qui est produit par leur travail est la propriété d’un autre et ne vise pas à répondre aux besoins de la communauté dont on est membre, mais sert le profit privé ; ils sont de simples exécutants d’objectifs dictés de l’extérieur, sans possibilité de participer aux décisions concernant la conception de ce qui est produit ou l’organisation de la production ; pour parvenir à ces objectifs, ils exécutent des tâches dépersonnalisées selon une méthode qui n’exige aucune initiative ou créativité, tels des rouages interchangeables d’un mécanisme ; la sur-division du travail les amène à exécuter des tâches parcellaires, isolées des autres, sans possibilité de se les représenter en lien avec la production d’ensemble dans laquelle ils s’insèrent et qui pourrait leur donner sens. Plusieurs de ces aspects se retrouvent amplifiés dans la série dystopique Severance (2022) de Dan Erickson.


Créée

le 30 oct. 2024

Modifiée

le 22 déc. 2025

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Smashcut Stolz

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