Au delà du fait que cette expression soit ringarde au possible et qu'elle ne soit pas vraiment appropriée à la thématique du film, elle me paraît en revanche bien pertinente pour désigner le fait que ce film est un film audacieux, ambitieux, qui ose beaucoup de choses, et qui est une "pièce de maître" aussi bien d'un point de vue esthétique que politique.
En effet, "Les graines du figuier sauvage", réalisé par Mohammad Rasoulof, prisonnier politique au moment des évènements qui sont évoqués dans le film à savoir, les différents soulèvements qui ont eux lieu en Iran suite à l'arrestation puis à la mort dont l'origine est plus que douteuse de la femme Masha Amini qui avait (si j'ai bonne mémoire) refusée de porter son voile en public, ne laissera pas indifférent pour peu que l'on prenne le temps de s'y intéresser. Le réalisateur lui-même devra quitter son pays une fois le film terminé pour éviter la potentielle répression de la part du régime iranien. C'est dire si le film est politique (après il en faut vraiment pas beaucoup pour les théocrates du régime iranien pour t'enfermer ou t'exécuter).
Pour dire, le film m'a tellement secoué que moi et ma mère et qui sommes aller voir le film ensemble avons tout les deux été respectivement incapable de prononcer un seul mot du générique de fin jusqu'à notre retour chez nous (soit bien 20 min de silence complet).
Mais au delà du contexte dans lequel le film s'inscrit et de mes impressions personnelles, parlons un peu maintenant du film en lui-même, qui est très long (2h47). Cette longueur je l'avoue, m'a un peu rebuté au départ mais les retours du film étant quand même assez bon, j'ai finalement sauté le pas et j'y suis allé (meilleure décision possible je pense).
Le film se décompose en fait en deux parties, avec une première qui part du point de vue de la famille pour élargir ensuite davantage vers l'environnement politique qui les entoure avec les émeutes qui démarrent au moment où le père Iman vient d'être promu juge d'instruction (en gros bon pour signer des mandats d'arrêts ou des mandats d'exécution en ayant à peine une connaissance du dossier). Cette partie là montre énormément d'images "d'archives" si je puis dire (car elles restent encore très actuelles) car ce qu'on nous fait voir à l'écran sont des vidéos pris par de vrais manifestants qui viennent filmer les violences policières (comme quoi c'est une bonne idée de le faire) et qui sont justifiées dans la narration par les deux filles d'Iman, Sana et Rezvan qui y ont accès sur leur portable (léger bémol là dessus après je n'ai aucune certitude mais le réseau internet n'a pas été coupé par le régime iranien pendant les émeutes ou c'est moi ?). Cette partie est également très soigné esthétiquement et au niveau de la mise en scène avec plusieurs séquences qui s'inscrivent hors du temps et ma foi sont vraiment très réussies. Même si on reste concentré sur la famille qui reste donc le point de rattachement entre la réalité (ce qu'il se passe dehors), et la fiction (ce qu'il se passe chez eux et dans leur entourage), cette première partie a parfois quasiment un aspect documentaire avec toutes les images qui sont montrées à l'écran (et qui sont parfois très violentes).
Au niveau de l'aspect purement narratif, la première partie est également beaucoup centrée sur le personnage de la mère Najmeh qui joue l'intermédiaire entre deux camps voués à se dresser l'un contre l'autre de plus en plus (mais on en reparlera), c'est à dire entre ses filles, sympathisantes du mouvement (sans pour autant qu'elles soient actives), et son mari, juge d'instruction écrasé par son travail et qui approuve plus ou moins malgré lui la répression commise par le régime. Au travers cette dualité, j'ai trouvé le personnage de la mère très intéressant dans cette impossible quête qui tente de réconcilier les deux camps (sans jamais vraiment y parvenir, ce qui l'épuise mentalement). Au final, les filles bien que présentes souvent à l'écran sont placées relativement en retrait au sein de la narration, ce que j'ai également trouvé surprenant. Elles aussi, subissent malgré elles les soulèvements quand bien elles voudraient y participer.
Tout l'enjeu du film repose également sur la présence d'une arme (un flingue quoi) détenue par le paternel (pour pouvoir se défendre du fait des """risques""" que lui apporte son travail alors qu'en fait...), qu'il finit par perdre ou plutôt se la fait chourrer une fois rentré chez lui. A partir de là, le film prend une toute autre dimension et c'est là qu'on entre dans la seconde partie.
Parce que oui, on nous fait bien comprendre que perdre cette arme signifie grosso modo la fin de carrière du paternel et la fin d'une vie pour sa femme et pour ses filles qui ne manquaient de rien jusqu'à présent. De fait, le film prend donc une tournure beaucoup plus tendue (c'était déjà tendue avant donc je vous laisse imaginer). Parce que même si on peut s'imaginer autre chose dans la volonté de ne pas admettre ce qui s'est passé, il devient très vite certain qu'un des trois personnages féminins est celui qui a volé cette arme. Est-ce Najmeh, la mère de famille qui ayant peur de l'arme l'aura fait disparaître ? Est-ce que Rezvan, la fille aînée qui l'aura prise dans le but de s'en servir plus tard en rejoignant le mouvement ? Ou au contraire, est-ce que Sana la fille cadette adolescente qui voudra transgresser l'autorité paternelle ? Toutes ces questions qui restent très longtemps en suspens et qui amènent progressivement vers cette fin qui devient absolument insoutenable (je ne vous la raconte pas même si l'envie me démange) m'a énormément touché pour aboutir sur un final de grande classe qui laisse sans voix et profondément abasourdi (comme le générique d'ailleurs).
Ce film est donc à la fois un film militant extrêmement percutant qui dénonce à la fois les nombreuses exactions commises par le régime iranien tout en explorant les rapports hommes femmes au sein de celui-ci, et à la fois un film extrêmement soigné aussi bien au niveau de l'image que de la mise en scène et qui sait magnifier ce pays qu'est l'Iran (sans pour autant que ça fasse "carte postale" comme dans le comte de Monte cristo).
Je ne l'ai également pas vraiment abordé, mais on est sur un film ambigüe qui n'est ni tout noir, ni tout blanc, chaque personnage est vrai dans sa façon d'être ce qui les rend chacun d'autant plus attachant et rend la situation d'autant plus triste.
Bref, allez voir ce film, vous ne serez pas déçu !