Un reflet sur l'eau, le port de Cherbourg, des pavés bientôt détrempés par une pluie battante, des parapluies, une explosion de couleurs flamboyantes, une lente mélopée que l'on devine déjà un peu triste. Une ritournelle qui nous hantera le temps d'un film mais nous accompagnera tout le long de notre vie, c'est ainsi que s'ouvre l'opéra de Demy
Première œuvre cinématographique entièrement chantée, "Les parapluies de Cherbourg" a en son temps dérouté, divisé, irrité, subjugué. Aujourd'hui, près de soixante ans plus tard, elle divise, irrite et émerveille toujours les pupilles candides des jeunes gens qui la découvrent, et celles pourtant plus accoutumées des moins jeunes qui le redécouvrent.
Pour toutes ces raisons, "Les Parapluies..." demeure un objet inclassable, à nul autre pareil. Il se suffit à lui-même en tant que jalon novateur : inimitable, inimité, sauf peut-être un peu par "Les demoiselles de Rochefort" qui se voudra cependant plus classique. Atypique, Le troisième long métrage de Demy évolue également à la croisée des mondes cinématographiques, celui du mélodrame flamboyant, de la tragédie, ou bien encore de la comédie musicale sans chorégraphie.
Une histoire d'amour naissante dans son premier acte ("le départ"), délicieux jeu de séduction entre deux amoureux, Geneviève (Catherine Deneuve dans un de ses tout premier rôle) et Guy (Nino Castelnuovo), dans un Cherbourg magnifié, repeint en partie par les décorateurs du film. Un amour qui dérange un peu en dehors des deux jeunes gens, la maman de Geneviève d'abord (Guy est un simple ouvrier) ou bien la douce Madeleine qui regarde le jeune homme avec les yeux de Chimène.
Mais déjà la fin du premier acte se fait plus tragique, lorsque vient ce fameux départ. Un adieu, déchirant, sur un quai de gare, dans une scène magnifique où la caméra, suivant le mouvement du train dans un premier temps s'éloigne de Françoise, marquant la rupture inéluctable, et tendant vers le deuxième acte "L'absence".
Deuxième acte plus froid, ancré dans une réalité plus brutale , la guerre, le manque d'argent les choix à faire, le renoncement, l'apparition également d'une situation inattendue. Des regards caméra pour marquer l'embarras, des dialogues fredonnés plus bas avec des mots plus communs encore. Bref pour aller vite et ne pas trop dévoiler de l'intrigue, une tonalité différente, un peu sombre, mais toujours réhaussée par des couleurs vives. Couleurs que l'on dirait inventées par le grand Jacques, des tons chatoyants que l'on avait encore jamais vus à l'écran : des bleus indéfinissables : bleus rois ou bien turquoises, (des bleus Demy !) des jaunes éclatants, des roses dégoulinants, des verts rassurants. Chaque papier peint, chaque peinture répondant aux couleurs des tenues des personnages au gré de leurs humeurs, comme si les émotions de chacun venaient éclabousser les décors.
Ce deuxième chapitre, dévoile ou développe également le tempérament des personnages jusqu'alors secondaires : Roland Cassard, l'amoureux malheureux dans "Lola" et la délicate Madeleine.
Chacun jouera sa partition dans un troisième acte, intitulé le "Retour", achevé avec l'une des plus belles scènes jamais créées pour le cinéma. Un final d'une intensité dramatique exceptionnelle, lyrique dans un Cherbourg, contraste encore, enveloppé d'un rassurant manteau de neige et bercé par la plus belle mélodie de Legrand, dont les notes s'envolent au firmament, mais ne s'échapperont jamais de nos esprits conquis.
♫ C'est terminé ? ♫
♫ Ou i...Le moteur cliquète encore un peu à frouaaa ♫ mais c'est naurmaaal ♫