Première réalisation de l'acteur John Carroll Lynch (qui a notamment interprété Arthur Leigh Allen dans Zodiac de Fincher), Lucky est aussi, ironique retour des choses, le dernier rôle face caméra du monument aux deux cent films Harry Dean Stanton, qui nous a quitté en septembre dernier. Une naissance derrière la caméra et un départ devant, c'est ce qui fonde la force de ce premier film discret et lyrique, la conscience constante d'une déclaration d'amour. Le co-scénariste Logan Sparks a déclaré avoir écrit ce film en attribuant au protagoniste les mêmes traits de caractère et autres anecdotes de l'acteur : par le prisme du médium cinéma, Lucky "est" Stanton.
L'acteur campe un vieux briscard en plein crise mystique, sentant la mort arriver malgré sa peau dure à cuire, tentant d'exposer à nous spectateurs comme à la communauté vieillissante de sa petite ville sa vision de l'humanité et l'analyse de sa solitude. Et une bonne part du pathos, de l'identification au personnage, passe par ses liens avec cette communauté, un microcosme où tout le monde se connaît, dont les habitants comprennent Lucky bien mieux qu'il se comprend lui-même. Dans ce ballet de figures, entre tensions et affections, naît une énergie mélancolique qui fait son petit effet.
L'une des figures fortes de ce microcosme est interprétée par le réalisateur David Lynch, vieux dandy à la recherche désespérée de sa tortue perdu dans le désert. Un animal à la carapace dure et l'allure nonchalante, l'une des quelques douces métaphores qui parsèment le film, sur la survie, l'errance, et le temps qui passe. L'allégorie contamine la forme qui veut prendre le temps pour ce qu'il a à raconter, dans le même flot que son héros qui insiste sur le "pas grand chose" de la vie, la futilité de la condition humaine. Il invite à prendre du recul, comme le réalisateur avec sa mise en scène et sa narration : sans aucune sur-dramatisation, aucun ressort usé, il enchaîne des moments de quotidien avec une humilité débordante, entretenant efficacement le rythme de cette ultime quête initiatique loin d'être soporifique.
Lucky erre devant nous sous le signe de la retenue, une retenue qui va jusqu'à effacer le contre-champ qui s'offre au personnage. Le cadre reste souvent figée sur les expressions creusées de Lucky, alors que ce qu'il regarde peut parfois nous rester inconnu, mystères uniquement révélés à la toute fin du film pour concrétiser l'ouverture de son esprit, sa délivrance, son apaisement. Face à ce contre-champ, Stanton est aussi impérial que touchant, ce rêve du temps passé gravé dans ses traits, la tristesse et la conviction imbibés dans son regard... Quelle curieuse ironie que le bonhomme nous ait quitté après le tournage de ce film, conférant à son message et ses émotions une aura toute particulière. L'acteur nous quitte ici avec un sourire et un regard bienveillant, sincère et absolument bouleversant.
Sans son départ, Lucky aurait-il eu la même force ? Peut-être pas, en tout cas pas la même dimension, l'hommage étant autre à l'origine. Le cynisme du destin ne remets jamais en question la réussite de l'exercice de Lynch, reflet fantôme d'une carrière se baladant entre Bagdad Café, Paris Texas et The Straight Story. De cette déclaration d'amour touchante à un homme qui transcende le médium cinéma, émane une quête métaphorique douce-amère sur l'acceptation de la mort. Un film qui nous apaise des illusions narratives du cinéma, et des illusions de la vie... Adieu l'artiste, tu nous manqueras.
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