La beauté du cinéma de Steven Soderbergh réside dans l’idée que celui-ci s’emploie, de façon quasi systématique, à se désamorcer. Particulièrement productif sur les marchés de la VOD et de la télévision depuis le début de cette décennie, le cinéaste revient enfin au grand écran avec « Présence », dans un registre relativement similaire au dernier long-métrage qu’il a sorti en salle à ce jour : « Paranoïa » (2018). Avec ce dernier, Soderbergh traitait d’une jeune femme harcelée puis enfermée dans une institution psychiatrique, pratiquant un filmage à l’iPhone lui permettant des angles de prise de vue jusqu’alors jamais observés dans un film de cette ampleur. Avec une continuité mordante (à commencer par la proximité des deux titres), « Présence » traite lui, avant tout, d’une jeune femme en proie au deuil et à l’incompréhension d’une partie de sa famille au sujet de ses visions surnaturelles, arborant un régime pictural uniquement taillé en vision subjective : celle d’un fantôme hantant une vaste maison.
Si le cinéma de Soderbergh est désarmant, c’est surtout pour sa simplicité. Là où l’on aurait pu tout attendre de « Présence », ce dernier, écrit par David Koepp, s’avère presque volontairement décevant, excluant toute surenchère horrifique pour mettre en lumière cette famille observée par cette caméra fantôme — qui parfois n’est pas sans évoquer une caméra de surveillance. Tout y passe : les relations amoureuses, les favoritismes, et surtout ce qui semble être le principal intérêt de Koepp et Soderbergh : les névroses adolescentes. La quasi-totalité des échanges entre les personnages tournent autour du trouble, de la dépression, de la drogue, du suicide, et cette forme de huis-clos en vue subjective n’est pas sans relater la détresse que le Confinement (déjà traité par Soderbergh dans l’excellent « Kimi » (2021)) aura universellement soufflé sur les cellules familiales et une partie de la jeunesse. Le recours de la mise en scène aux plans séquences ainsi qu’au fish-eye n’est d’ailleurs pas sans rendre le dispositif voyeur encore plus frontal et minimaliste.
Rapidement, cela va de soi, on finit par tourner en rond. Après avoir visiter toutes les pièces de la maison (sauf les toilettes, naturellement), après avoir déplié l’ensemble des personnages, le film semble chercher désespérément des moyens de se rallonger afin d’atteindre les quatre-vingt-dix minutes. Par exemple, à l’aide d’un chapitre tout à fait dispensable où la maison est visitée par un médium. Et par la suite, « Présence » obéira relativement bien au programme de la série B classique, simple et efficace, proprement filmé et dignement interprété par un remarquable casting. Soderbergh aurait pu se contenter de cela, créer quelques effets d’épouvante fastoches (pour lui) et peut être renouer avec le box-office. Mais il choisit une direction ouvertement plus austère, le film se terminant sur un twist final raté auquel succède un dernier mouvement fantomatique d’une brutalité sidérante : la cassure d’une vitre (décidément, on pourrait faire une thèse sur le motif de la vitre chez Soderbergh), puis une chute. L’intérêt de l’action n’étant pas sa violence narrative, mais cette soudaine accélération du rythme apparaissant comme le déploiement d’une pulsion suicidaire. Plus un récit sur la dépression qu’un film de fantôme donc, tournant à vide dans une maison hantée par nos propres yeux. Si « Présence » n’a ni l’originalité ni la finesse auxquelles il pouvait prétendre, et qu’il a de quoi décevoir le spectateur en attente d’un film d’épouvante, il nous hantera au moins par sa tristesse accentuée par son dispositif minimaliste, ainsi que pour la force de son écriture dont bénéficient pleinement (et seulement) ses personnages, la caméra-fantôme incluse.