(NB : je commente ici la version restaurée de 2014, la seule que j'ai vue, cherchant à retrouver la vision de l'auteur plus ou moins perdue dans les remontages soviétiques)
Ca n'est pas tous les jours qu'un film est produit, qui semble ignorer que d'autres films ont été faits avant lui. Que - sans bien sûr vraiment le faire - il semble repartir à zéro, réinventer ce que cela peut vouloir dire que de produire un long métrage.
C'est sans doute plus rare encore que, ce faisant, le résultat soit un des plus beaux films jamais réalisés.
Il y a bien quelque chose de miraculeux dans Sayat Nova, qui est sans doute le plus singulier parmi mes films préférés, le plus unique si l'on ose dire, comme s'il était à la fois presque sans origines (cinématographiques, du moins, il est en un sens l'adaptation de la grande oeuvre poétique arménienne du 18e siècle de Sayat-Nova), et presque sans descendance. Le film est narratif, assurément, et même biographique (c'est techniquement un biopic!), mais si l'on ose dire l'essence de chaque plan, la nature esthétique de ce qui est montré, est radicalement différente de ce que présuppose une narration normale. Si l'on parvient à dépasser la désorientation radicale que produit le film, et à rentrer dans la logique esthétique de son cours, on se met à percevoir cette série de tableaux poétiques merveilleusement beaux et touchants, allant au coeur de l'émotion de la vie du poète.
Je dois avouer ne pas avoir été à la hauteur du Miroir, de Tarkovski, et ne jamais avoir réussi à rentrer dans ce film, mais de ce que j'entends en dire il est sans doute celui dont le projet esthétique serait le plus comparable.
les films de ce genre sont aisément classés comme appartenant au cinéma "expérimental", et le qualificatif semble s'appliquer à eux par définition, étant donné ce que j'en ai dit au début de cette critique. Mais le terme est ambigu, et pourrait être retourné. En un sens, c'est le reste de l'histoire du cinéma qui est "expérimental", qui procède empiriquement, par essais et erreurs et accumulation, alors que ces oeuvres sont méthodiques, des coups d'essais/coups de maître produisant d'un coup comme une version alternative de l'art auquel elles appartiennent.