John Waters est toujours aussi clair dans sa dissection de la classe moyenne : elle rend fou. Façonnée par la violence du quotidien, Beverly Sutphin, mère de famille dévouée, se retrouve prise de folie meurtrière en plein printemps américain, et élimine tous ceux qui contreviennent à son bonheur domestique ou à son sens aiguë de la bienséance. C'est que le monde dans lequel elle vit, policé jusqu'à la dévitalisation, ne semble exister que dans le souvenir diffus des mélodrames de Douglas Sirk. Une maison aux espaces ouverts, baignée de lumière, bercée par le chant des oiseaux ; et sous le verni, un univers régi par un ensemble de lois ridicules, qui s'échelonnent de la censure verbale au droit de vie et de mort sur son prochain, magistralement mis en abîme par John Waters le temps d'un sermon sur la peine capitale. Parce qu'en plus d'être une brillante comédie noire, souffrant tout au plus d'une légère baisse de rythme à mi-chemin, Serial Mother est une oeuvre dangereusement corrosive. Comme une simple attitude suffit à faire voler en éclat l'équilibre de Beverly, il ne faut qu'une image à John Waters pour anéantir tout un édifice de perfection. Une paire de ciseaux dans un nécessaire à couture, une mouche sur un petit-déjeuner, un foie au bout d'un tisonnier : Serial Mother salit la société avec une jouissance d'autant plus radicale qu'elle est toujours mesurée.
Une fois n'est pas coutume, la jeunesse est l'avenir. Ceux qui ont ingurgité la violence en sont immunisés, et les jeunes de Serial Mother, sous perfusion de films d'horreur (dont un Matthew Lillard sur le point de tourner Scream), font des êtres étonnamment équilibrés dans un monde d'interdits. Le Haneke de Funny Games, brillant cinéaste mais enfonceur de portes ouvertes, ne pouvait pas trouver plus belle réponse à son cinéma de société alarmiste. D'autant que si Serial Mother n'est pas Eyes Wide Shut, il n'est pas dénué de toute intelligence de mise en scène non plus. L'usage de la musique diégétique et extra-diégétique est ainsi tout à fait admirable, tandis que les scènes de foule, à la messe ou au tribunal, doublées de rires et d'exclamations hors-champs, parodient le malaise des grandes sitcoms des années 90. A ce prix là, il faut bien composer avec une poignée de séquences ratées, et plus spécifiquement une course-poursuite indigne et embarrassante ; mais ce serait oublier qu'après chacune, une Kathleen Turner formidable attend le spectateur, prête à rétablir l'équilibre cosmique à coups de gigot. Et si ça ne suffit pas à faire un très bon film, c'est que je ne m'y connais pas.