Ce film est de ceux dont on dira qu’ils ne sont pas faciles. Cela pourtant ne veut pas dire grand-chose. On comprendra bien mieux l’essence du rapport à entretenir avec ce genre d’œuvre en disant que ce n’est pas elles qui font la démarche d’aller à notre rencontre et que c’est donc à nous de faire cet effort, de prendre cette initiative. Au premier abord, l’œuvre peut nous repousser, refuser de se donner à nous et alors rien ne nous empêche de croire qu’elle nous teste. Un interminable traveling avant à travers une double-porte entrebâillée vers un lit immobile, puis un autre latéral sur les occupants de lit, le tout dans un sépia austère. Il s’agit alors de se soumettre, de croire en le film, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un acte de foi. La soumission acceptée, le film nous accueille en son sein.
Dés lors il fait miroiter à ses personnages, deux hommes, l'Ecrivain et le Professeur, guidés par un pisteur, le stalker, une chambre qui exauce tous les souhaits, perdue au milieu d’une zone étrange, mystérieuse, dépeuplée, cerclée d’un périmètre gardé par l’armée. Cette chambre, nous nous mettons à la désirer aussi ardemment que les deux hommes guidés part le stalker. Mais ce dernier l’explique, dans la zone, le chemin le plus sûr est souvent le plus compliqué. Et aussi aisément que les hommes conduits dans la zone acceptent de cheminer longuement et tortueusement pour rejoindre une bâtisse dont ils ne sont séparés que par quelques centaines de mètres, nous acceptons de laisser le film s’étirer et se perdre avant qu’il ne nous livre la chambre, nous comprenons que cet épilogue, il s’agit de l’attendre et de le mériter. Si dans la zone, tout est compliqué, c’est qu’elle est aussi une métaphore de l’art, une métaphore du film. Le temps devient alors élastique, mais la beauté des images et la profondeur du propos nous préserve de l’ennui qui pourrait résulter du rythme lent et hypnotique de Stalker. Et c’est bien là que le génie de Tarkovski éclate dans toute sa splendeur, dans la maîtrise de son art dont il fait preuve pour réaliser un film qui soit à la fois intensément cinématographique et profondément littéraire. A la manière de Joseph Conrad dans cet admirable roman qu’est La Folie Almayer, il parvient finalement à désamorcer, sans la décevoir, l’attente qu’il a créée en la rendant beaucoup plus féconde que le simple avènement de ce que spectateurs et personnages ont souhaité. Il parvient, chose rare, à nous convaincre que le cheminement importe plus que la destination. Arrivés au seuil de la chambre, savoir ce que souhaitent les héros et savoir si la pièce a réellement le pouvoir de le faire advenir, nous apparaît finalement contingent. Parce qu’à cet instant, le film s’est dévoilé, donné à nous et a su nous montrer que sa richesse n’est pas dans ce succédané de suspense.
Au final, on sort de cette œuvre qui fourmille de questions et de réflexions universelles, bouleversé par l’incertitude. Être de foi tel le stalker, être de culture tel l’Ecrivain, être de raison tel le professeur, que sommes-nous ? Et qu’adviendrait-il de nous dans cette chambre, que verrait-on se réaliser si elle exauçait tous les souhaits de notre nature profonde ? Stalker est un voyage, et comme tous les plus essentiels, il continue après qu’on croit l’avoir achevé.