L’adjectif monumental revient régulièrement dans les critiques étayant la sortie de The Brutalist. Ça ne pourrait être plus pertinent. Le film de Brady Corbet est une fresque colossale sur l’Amérique du plan Marshall, une époque où le pays charrie autant d’espoirs qu’il se nourrit de désillusions, où il est autant une terre d’accueil que d’exclusion. Ses contradictions, ses belles valeurs perverties s’incarnent dans le personnage de Harrison Lee Van Buren (Guy Pearce dans un de ses meilleurs rôles) qui cristallise toute l’ambiguïté et l’hypocrisie de l’Amérique d’après-guerre (mais a-t-elle tant changé?). Derrière ses velléités humanistes, les flatteries et l’intérêt porté au travail de László, Van Buren n’œuvre que pour sa propre cause. Il est le symbole des grands gagnants du libéralisme, ces industriels richissimes qui ne servent que leurs propres intérêts, politique et économique et ceux de leurs semblables. Et qui finissent toujours par rappeler à ceux qui rejoignent le pays pour y travailler qu’ils leur seront toujours redevables.
Corbet a construit The Brutalist en diptyque. Si la première partie raconte le parcours rude mais encore plein d’espoirs de László en tant qu’immigré aux Etats-Unis, le second volet illustre avec férocité la face sombre du rêve américain, celle d’un impérialisme et d’une xénophobie endémique, qu’une simple phrase du fils de Van Buren adressé à l’architecte hongrois suffit à éclairer : « N’oubliez pas qu’on vous tolère »…
Mais The Brutalist n’est pas que ce morceau de cinéma massif sur ce que sont, au fond, les Etats-Unis, c’est aussi un drame intimiste et poignant, une histoire d’amour fracassée, brisée par le cauchemar des camps de concentration. Il raconte la difficile voir l’impossible reconstruction en tant que personne, en tant que couple, après avoir survécu à l’horreur de la Shoah. En majestueuse figure de résilience, Felicity Jones, dans la peau de Erzsébeth, la femme de Laszlo, impressionne
La mise en scène magistrale et imposante de Brady Corbet, et dont la beauté provoque même parfois la sidération, donne à l’œuvre toute l’ampleur qu’elle mérite. Le jeune réalisateur reconstitue formidablement l’Amérique industrielle de l’après-guerre et les chantiers de Philadelphie et nous hypnotise lors quelques scènes stupéfiantes, dont le prologue qui débouche sur une statue de la Liberté sans dessus dessous ou plus encore un passage fascinant (et crucial narrativement) dans les carrières de marbre de Carrare en Italie, splendides.
L’ingéniosité des plans, les angles de caméra improbables qu’il trouve, son style mélange de modernité et de classicisme, tout cela fait écho à l’obsession de László pour le bâtiment qu’il construit pour Van Buren et dont le chantier servira de fil rouge à la deuxième partie du diptyque. On en comprendra mieux le sens lors de l’épilogue.
Il faut également souligner le remarquable travail sur le son, de la musique opératique qui accompagne la mise à scène aux bruits étouffés des discussions qu’on devine souvent en arrière-plan.
Cette excellence formelle est au service d’une écriture minutieuse, exigeante et précise que ce soit dans la narration et les dialogue. Rien n’est superflu, tout sert, illustre, explique. L’évènement majeur de la deuxième partie du film surprend sans vraiment surprendre, tant la première partie avait pavé le chemin et méticuleusement construit le récit jusqu’à cet acmé dramaturgique.
The Brutalist, c’est aussi la renaissance d’Adrian Brody, qui pour la deuxième fois de sa carrière après Le Pianiste livre la performance d’une vie. C’est rare et place l’acteur parmi les très grands.
Dans son approche artistique, dans sa durée, dans l’exigence des thèmes abordés, The Brutalist est un anachronisme, une gageure, un film qu’on ne pensait plus voir au cinéma. Mais il rejoint le cercle restreint de ces œuvres fleuve comme Il était une fois en Amérique ou plus récemment Winter Sleep dont la longueur n’est jamais un handicap. Le film de Brady Corbet est d’une fluidité épatante, sa densité, son intransigeance font qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Et qu’on se sent plus riche après l’avoir vu.
Inoubliable.