Entre Aulnay-sous-Bois et Paris, un terrible attentat se prépare sous l'intense surveillance d'un vieil homme ressassant sa vengeance, des montagnes de l'Algérie aux tours des cités, depuis près d'un demi-siècle. **Julien Suaudeau** livre un roman noir palpitant à travers les méandres d'une actualité brûlante et vient interroger l'humain, ses doutes, ses effrois, autant que la société contemporaines et ses écueils. Entre
polar sombre, suspense puissant et portraits écorchés
aux souvenirs, Dawa se fait reflet angoissant et tranchant des errances intimes qui subissent la misère de nos horizons bitumés.
Si ça ne tenait qu'à elle, tout exploserait ici, dans ces rues
privatisées par les prédateurs qui ont mis la moitié de la planète à
genoux avec leurs produits toxiques et le veule assentiment des
gouvernements (…) Pauvre pouvoir politique, territorialisé,
réglementé, aphasique. Pauvre pouvoir impuissant ; pauvres gens à qui
le pouvoir et ceux qui le contestent racontent que tout cela est
réversible.
Le décor, planté dans un réalisme actuel qui ne tait que le nom de dirigeants facilement identifiables, sue la fuite, le secret, la honte autant que l'ambition, sue la misère aux pieds des tours et l'imbécile indécence sous les ors des palais feutrés du renseignement et des ministères, pue
l'humain dans ses extrêmes, de l'oubli à l'obsession.
L'auteur réussit le tour de force de toujours situer précisément l'action où le décor raconte aussi, et décrit alors sans fard l'éloignement fatal du pouvoir aux réalités : la chaîne du renseignement qui se déroule où bon lui semble, se heurte à l'immobilisme jovial, caresse les irresponsabilités. Et toujours manœuvre à garder l'équilibre précaire où le monde tourne, travaille, oublie.
L'affrontement de fond qui tient le récit met en scène un trio nourri au sang dès le plus jeune âge. Des personnages forts de certitudes, pernicieux et manipulateurs. Trois générations d'homme du vieux soldat algérien, conquérant sanguinaire, à son dernier fils, professeur habité sous son air affable et bienveillant, en passant par cet inspecteur à quelques encablures de la retraire, obsédé par cette famille immigrée dont il n'a de cesse de croiser le chemin. Patience et machiavélisme assurément sont leurs points communs, et la trame déroulée du polar tisse entre eux l'histoire de nombreuses vies, heurtés, fusillées, explosées, pose sur leurs épaules l'insupportable poids de consciences rongées et dévorées par l'interminable ressassement des regrets, la rouille spongieuse des haines corrosives envers et par-devers soi. Promène le lecteur là dans
les affres lugubres de points de non-retour si proches, tangibles,
où ses propres limites, ses propres flous, ses propres incertitudes et toute l'ignorance de ses extrémités laissent un long et terrifiant frisson glacial aux aspérités de sa froide ossature soudain décharnée des conforts de la négation.
Parce qu'ils n'en savent rien, ou qu'ils l'oublient facilement, les
enfants plus que les adultes portent en eux la vie et la mort, la joie
du présent et le temps qui ne reviendra plus, le cœur qui galope et le
souffle qui s'amenuise.
**Julien Suaudeau** dresse une peinture hyperréaliste de nos actualités ardentes où la désintégration menace toutes celles et ceux qui ne savent, ne peuvent s'extraire du marasme qui est le seul horizon qu'il leur est permis de fouler. En toile de fond l'Algérie et ses ressentiments viennent nourrir à point le propos sans jugement, avec la compréhension profonde des humanités altérées, blessées, des personnages principaux. En constat
l'échec terrible du vivre-ensemble empoisse le réveil :
le décor reste bien réel, al Dawa, le bordel.
On se dit que le temps guérit tout, mais tôt ou tard la mémoire
trouve une aspérité pour déchirer la croûte encore fragile de la
blessure et faire jaillir le mauvais sang qu'on croyait tari.
L'homme n'est-il qu'un élément actif du chaos ?