Certains romans policiers viennent s’insérer dans un cadre politique. Ici, je dirais que c’est plutôt l’inverse. Le propos engagé d’Olivier Norek est le coeur même de son intrigue, dont le côté thriller n’est presque qu’un prétexte.
Le récit prend en grande partie racine dans la Jungle de Calais, avant son démantèlement, et on sent que l’auteur a travaillé le sujet. C’est cru et détaillé, et l’on a à la fin un aperçu assez complet de ce bidonville si spécial, ce purgatoire justement nommé « monde entre deux mondes ». On y voit bien comme les relations qui s’y nouent sont précaires même quand elles sont belles, et les violences terribles qui peuvent la traverser.
La critique du système d’accueil des migrants en France est ici acerbe, et émane d’un homme qui a été lui aussi un « Bastien » : essayant de rester humain dans un système profondément déshumanisant, qui ne se dote pas des outils législatifs et matériels pour aider ceux qui en ont besoin.
Car ils en ont besoin : on sent bien qu’Olivier Norek veut faire un sort à ces théories, qui ont la vie dure, sur les motivations des migrants : non, ils ne mettent pas leur vie, celle de leur famille, en danger pour les allocs ou la sécu. Les portraits qui nous sont faits de Adam, Nora et Maya, de Kilani-Ayman constituent ici de tristes archétypes de destins que l’auteur a dû croiser quand il a investigué dans la Jungle.
Alors non, le roman n’est pas exempt de défauts : c’est parfois un poil too-much (notamment la révélation sur Kilani à la fin, bon…) ou maladroit (la relation Bastien-Manon-Jade sonne un peu faux, notamment parce que la sous intrigue sur la dépression de Manon est en trop ; et le discours sur les « horribles anti dépresseurs » face au verre de vin bien plus healthy, on repassera).
Mais ça reste un sacré coup de poing, bien ficelé, et sacrément touchant par moments.