Il s'en effet fallu de peu pour qu'à mon sens, cet ouvrage soit l'un des romans les plus sous-estimés de sa génération.
Alors que les ouvrages dérivés de séries sont souvent, au mieux passable, au pire une insulte à tout ce qui est beau et bon en littérature, ce court journal intime, censément audio, éblouit dès les premières pages.
Eblouit, oui, le mot n'est pas vain.
Les deux premiers tiers de l'ouvrage se dévorent en état de grâce. C'est drôle, et fin, et touchant, et troublant, et sage, et déchirant, et drôle encore, d'un humour façon comic-strip inhabituel dans un cadre romanesque, qui fait systématiquement mouche tant il est bien dosé, servi par un style incisif et concis qui, loin d'être paresseux, fait de sa fausse simplicité un atout redoutable (mais pas redouté pour autant).
Il y a du Ray Bradbury et du Calvin & Hobbes, dans ce portrait d'enfance subtil et décalé, tout en retenue et en implicite. Portrait d'une époque, également, présente en filigrane au fil des entrées du journal, qui donne au roman une dimension historique certes superficielle, mais pas moins passionnante.
Pour l'amateur de belles lettres un peu blasé, chaque page est un régal. Scott Frost a parfaitement compris le personnage (tant aimé) de Coop, et il le soigne avec amour. Le passé qu'il lui invente sonne juste, jusque dans ses excentricités ou dans ses traumatismes. Et puis on rit, bon sang. On rit. Qu'est-ce que ça fait du bien.
Après quoi vient l'entrée au FBI, dans le dernier tiers du récit, et on s'efforce alors de raccrocher les wagons avec la série qui nous a mené au livre. Sauf qu'arrivé à ce point de la lecture, même si on était venu pour ça et uniquement pour ça, on n'a plus vraiment envie de prendre ce virage, on préfèrerait passer davantage d'heures en compagnie du jeune Cooper, sa quête du grand amour et ses expériences scientifiques absurdes, plutôt que de perdre soudain l'humour, la vivacité d'esprit - la philosophie, même - qui baignaient les pages précédentes, au profit d'une narration plus proche de celle à laquelle l'oeuvre de Lynch nous a habitués, faite d'enquêtes opaques, de rebondissements sans lendemain, de mystère, de noirceur et d'éléments canoniques destinés à répondre aux attentes des fans.
Tant que l'écriture se vivait en liberté, on tenait là un petit bouquin remarquable, flirtant dangereusement avec le chef d'oeuvre populaire : l'imaginaire tournait en roue libre, ça fourmillait d'idées géniales, de plaisanteries savoureuses, de réflexions profondes, de deuils insurmontables. Le carcan des passages obligés vient hélas remettre tout ça sur les rails et on y perd beaucoup. Finie la liberté, finie la folie douce. Une forme de maturité triste prend le dessus. C'est toujours bon, c'est toujours bien écrit, cela donne de la densité au personnage, à l'intrigue de la série TV. Mais il manque quelque chose. Un gros quelque chose, même.
Il manque ce Dale Cooper qu'on a découvert, et suivi, et aimé dès la toute première page. Celui-là même pour lequel on était près à coller un 10 au livre, avec un coeur qui bat au dessous.
Ma foi, que dire ?
Coop a grandi, au fil du texte. Il est devenu adulte. Il y a perdu autant que nous y avons perdu nous-même, en notre temps. C'est dans l'ordre des choses. Nous regretterons juste ses jeunes années à lui, en plus des nôtres.
C'est finalement une évolution naturelle du personnage - et par conséquent, du récit. L'amertume qui l'accompagne, également.
Alors oui, ce n'est peut-être qu'un petit ouvrage plus tout jeune, dérivé d'une série TV culte, écrite par le frère du co-scénariste, mais c'est surtout un tour de force, un bel hommage et un des romans les plus enthousiasmants (pour ne pas dire les plus surprenants) qu'il m'ait été donné de lire ces dernières années.