En lisant Maîtres anciens de Thomas Bernhard, je me suis senti chez moi. Ses phrases me semblent des phrases où je pourrais habiter. L’amplitude de la syntaxe, l’aspect rhapsodique et obsessif, le goût de piquant, tout cela correspond bien au décor du labyrinthe de mes pensées. C’est ce même phrasé qui m’a tant plu chez László Krasznahorkai, même si ce dernier est à mon avis un auteur supérieur, car d’un niveau métaphysique incomparable. D’habitude, je ne finis pas les livres de Thomas Bernhard ; j’adore les cinquante premières pages, puis je trouve qu’il ne tient pas la longueur. Des Arbres à abattre, je n’ai jamais terminé. Le Naufragé, que j’aime pourtant beaucoup, j’ai dû me forcer à le finir. Le Neveu de Wittgenstein, je ne me souviens que de deux scènes, j’ai oublié tout le reste. Mais là, Maîtres anciens, c’est au-dessus, c’était à la fois formidable dans les cinquante premières pages mais aussi agréable à lire sur la longueur, ça se lit comme du petit lait. Il y a bien sûr les dix pages d’insultes sur Martin Heidegger, qui sont désormais la raison pour laquelle ce livre est célèbre, et c’est d’ailleurs parce que je voulais lire ces dix pages, et pas seulement la fameuse citation caractérisant Heidegger comme une grosse vache lâchant ses bouses philosophiques dans la Forêt Noire, que j’ai acheté le livre, mais tout le reste est formidable. Beaucoup d’écrivains récents ont essayé d’écrire sur le deuil, et Maîtres anciens, contrairement à ce qu’annoncent le titre et les cent premières pages, est en fait un grand livre sur le deuil, bien meilleur que tout ce qui s'est fait récemment. Beaucoup serait à dire sur le versant du deuil, qui apparaît surtout aux environs de la deux-centième page, mais je retiens surtout ce passage qui m’a touché, car j’avais déjà réfléchi à la question, à savoir les invraisemblables tracasseries administratives qui entourent un enterrement, et que le personnage Reger ponctue par l’incroyable remarque : « le seul fait d’avoir eu tant de démarches à faire pour l’enterrement ne m’a absolument pas laissé le temps de me suicider ».
L'une des réflexions centrales est celle de la nécessaire dépréciation des chefs-d’œuvre. Il faut se garder de la béate admiration, savoir tout satiriser, tout caricaturer, tout mettre à distance. Même les auteurs adorés, même les tableaux préférés, et Reger (et Bernhard derrière Reger) joue à haïr des oeuvres dont il nous dit ensuite qu'elles sont ses préférées. C'est un trait qui est depuis longtemps le mien, et qui se tire aisément des oeuvres de Nietzsche, qui fut un expert en la matière, et qu'on comprend si mal, puisqu'il critique parfois plus vertement les oeuvres qui pour lui ont le plus compté. Cela, ce besoin de mise à distance, et cette ironie qui porte aussi sur l'aimé, peu le comprennent. Cela m'a rappelé la fois où, sous un post de Frédéric Schifter, qui pourtant se prétend dans la poursuite de cet idéal sceptico-morose, mais qui dans le post présent faisait étalage de sa vénération pour Baudelaire (pour critiquer, si je m'en souviens bien, le Marché de la Poésie), j'avais lâché une blague un peu méchante sur Baudelaire, pourtant parmi mes auteurs préférés, mais juste pour le plaisir de lâcher une blague, et ledit Frédéric Schifter m'a donc bloqué ; j'ai donc pu le classer parmi les nihilistes poseurs, ou nihilistes d'ambiance, sur lesquels Thomas Bernhard eût sans doute écrit de très belles et très méchantes pages.
Évidemment, on se sent obligé de penser, à la lecture des pages centrales sur le fait qu’aucun grand maître n’a atteint la perfection, que tous peuvent être rabaissés par la caricature, et que tous, à l’analyse précise, donne des impressions de lourdeur, on se sent obligé de penser qu’il y a aussi des lourdeurs dans ce livre, en particulier le retour sporadique des remarques misogynes, sur lesquelles Nancy Huston a écrit des pages assez drôles ; mais, si le personnage de Reger n’avait pas cet aspect de vieux con, le livre serait beaucoup moins bien. Comme Krasnahorkai plus tard, Bernhard choisit des personnages insupportables pour avoir des porte-voix risibles, ce qui lui permet de déblatérer rhapsodiquement, et de faire dire tantôt des choses qu’il pense, tantôt des choses qu’il ne pense pas, sans qu’on puisse l’atteindre : on ne sait pas ce que pense l’auteur. Les paroles sont sans cesse mises à distance. J’apprécie.