Son Excellence Eugène Rougon est, censément, le grand roman de la politique des Rougon-Macquart. Publié autour du premier quart du cycle, il fait partie de cette série de romans de Zola dans lesquels le projet le plus proprement viscéral et scientifique du naturalisme s'efface derrière un post-balzacisme que l'auteur aura parfois assumé, parfois repoussé au gré de l'opportunisme publicitaire que cette parenté conférait. On pourrait constater globalement qu'en dépit de sa volonté affichée de dénoncer les vices physiologiques des bourgeois, Zola en bon serviteur de l'ordre qu'il est se plaira souvent à prendre nettement plus de gants avec eux et à psychologiser bien davantage ses romans des Rougon qu'il ne le fera de façon viandesque sur ses romans des Macquart.
Faisant plus ou moins suite à la Curée, et de manière plus distante à la Fortune, son Excellence aura pour but, à travers des suites schématiques de grâces et de disgrâces d'Eugène à la tête de l'état impérial dans les années 1850-1860, de mettre en scène l'artificialité d'une politique autoritariste, réinventant une forme de monarchie népotique et menteuse basée uniquement sur l'hypocrisie et la possession sexuelle : six ans avant Nana, son Excellence est ainsi déjà un roman de la prostitution et de la mondanité, puisque la principale rivale et pourfendeuse de notre bourgeois sudiste, Clorinde, sera une image stéréotypée et grossière de femme fatale qui baise tout son monde, précisément en le baisant. (antanaclase, tu l'as ?).
Eugène Rougon peut être plus plaisant à lire qu'un certain nombre de R-G qui seront développés ultérieurement dans le cycle, notamment pour la façon qu'il a de documenter les grands scandales politiques des ministères sous l'empire qui paraîtront d'une épouvantable contemporanéité pour qui a le malheur d'ouvrir un canard dix minutes par semaine ; on pourra citer à cet Edgard (abon-twa) une scène saisissante de vérité où le ministre de l'intérieur, par nécessité d'asseoir la perception d'un état fort, impose par département aux préfets réunis des quotas d'arrestation fixés arbitrairement, nous rappelant l'ancienneté certaine de la politique du chiffre en France dans le Pandémonium qu'est le QG de la flicaille. On retiendra aussi dans le discours final, refermant le roman, la présence d'une confrontation entre un idéal européaniste s'opposant à la velléité souverainiste qui semble tout droit sorti d'un compte-rendu d'injures en séance publique à Bruxelles. J'ai été plus surpris par le détail oublié, de ma première lecture distante, de la mode déjà existante à la fin du XIXe de porter comme accessoire de mode provocant et sexualisant un collier de chien pour une femme en société.
Mais en-dehors de cet aspect toujours intéressant d'artefact historique (les assistants de Zola devraient avoir une meilleure postérité que lui, jurisprudence Dumas), le bouquin ennuie terriblement par sa boulimie atroce détruisant toute idée de présentation économique. Une trahison dans un cercle d'amis sera par exemple l'objet (et ce à plusieurs reprises) d'une trentaine de pages de développements pachydermiques alors que l'on a compris dès les dix premières lignes tout ce que l'on avait à abstraire de la scène qui allait nous être présentée. On ne peut même pas dire, du point de vue du dosage, que Zola décrit trop ou qu'il s'enferre dans des dialogues abusifs de feuilletoniste à la manque ; mais il y a une manière d'imprimer à toutes les scènes une lenteur et une inefficacité dans la disposition des éléments dramatiques qui donnent fréquemment envie de mettre des grands coups de boule dans sa fenêtre. Zola ne nous gratifie pas tant ici de ses envolées lyriques merdeuses qui resteront inexplicablement fameuses (comme la pourrissime fin de Germinal), mais la répétition des motifs et la grossièreté de leur exhibition lasse affreusement. On retiendra par exemple, après une éternité de convocation de la périphrase « le grand homme », la manière dont dans la disgrâce Rougon se met à être qualifié par ses protégés parasites « le gros homme ». Après la première introduction du terme dans la réplique d'un personnage, le narrateur zolien se sent forcé d'ajouter immédiatement le commentaire : « Maintenant, Rougon n’était plus « le grand homme », et l'expression « le gros homme » sera infligée ensuite sept. putain. de. fois. dans le même chapitre, sans étendre cette comptabilité au reste du roman.
Rougon oblige, on est par bonheur relativement épargné des scènes les plus ouvertement scatologiques dont l'auteur n'est coutumier que quand il parle des pauvres (le riche mange beaucoup chez le gros Emile et pourtant il ne chie pas). Reste tout de même une atroce scène de tentative de viol dans une écurie qui vire à la séance BDSM par cravache assistée, dont le ridicule ne sera égalé que par les colossales blagues de la fin du roman sur les femmes à gros seins qui tiennent des loteries en proposant aux bourgeois DE TIRER VOTRE COUP MESSIEURS CLIN D'OEIL CLIN D'OEIL.
L'un des rares apports astucieux du roman de Zola reste probablement dans le non-portrait volontairement fait de Napoléon III. Il est osé, dans une série de vingt bouquins entièrement dédiée à mettre à mort le second Empire et sa figure tutélaire, de choisir dans le roman qui devrait la représenter le plus directement d'en faire ce personnage de spectre, hésitant, vague, que tout le monde considère autour de lui comme un Dieu alors qu'il demeure cireux, mutique et fuyant. L'intention critique derrière est complètement transparente mais il n'en reste pas moins que la charge par l'ignorance, le refus de représentation tangible reste féroce, d'autant plus chez un type obsédé par l'idée de tout sur-signifier dans l'écriture obèse qui caractérise Zola.
Ce qui finit par rendre le roman un peu détestable, au fond, c'est qu'Eugène Rougon est sans doute le personnage des R-M qui ressemble le plus à son créateur. Obèse comme lui, obsédé de parvenir comme lui, jouant comme lui d'un opportuniste autoportrait de provincial mal dégrossi pour tromper son monde, il est difficile de ne pas sentir une espèce de projection délicate, discrète, qu'imprime Émile dans Eugène, personnage supposé détestable mais derrière lequel on dresse constamment, dans ce livre, un autel à sa brutalité instinctive qui renverse les obstacles. Il n'existe aucun personnage des Macquart et apparentés qui ne bénéficie d'un traitement semblable, chez un écrivain qu'on continue aujourd'hui de vendre avec une image d’Épinal immonde comme un journaliste pré-socialiste engagé.
La clef secrète et le piège de son Excellence, c'est peut-être que le titre n'était pas une antiphrase.