SAISON 1
Avoir ses souvenirs conditionnés par l'endroit où on se trouve, quelle merveilleuse idée qui permet tant.
Les personnages principaux travaillent à Lumon, une mystérieuse société qui implante dans le cerveau de ses employés, à leur demande, une puce qui permet de cloisonner vie professionnelle et vie personnelle. Ils sont ainsi dissociés, ignorant tout de l'autre aspect de leur vie.
Mais des pitchs prometteurs, il y en a profusion, des réalisations qui sont à la hauteur de son idée de base, c'est bien plus rare. Dan Erickson a porté et affiné cette série pendant 10 ans, jusqu'à ce que son scénario arrive dans les mains de Ben Stiller. La voix de l'auteur est spécifique, troublante. C'est ici sa première expérience en tant que scénariste. Épatant.
Le casting donne dans le haut de gamme avec Adam Scott, John Turturro, Patricia Arquette, Christopher Walken, pour ne citer qu’eux. Des bons line-up, on en croise souvent dans la comédie et la musique. Ces réunions de gens brillants n'aboutissent pas forcément à une réussite, les mauvais exemples pullulent, mais ce n'est pas le cas ici. Les acteurs sont impliqués, dirigés au millimètre (point d'exagération ici, regardez la série, vous comprendrez). Ils composent des parties qui les accompagnent vers le petit pas de côté, celui qui décale leurs partitions et nous fait découvrir chez eux un parfum inconnu, altéré, sensible.
Il serait d’ailleurs temps de saluer la qualité de travail récurrente que l'on constate chez le discret Adam Scott, autant dans les registres dramatiques ("Tell Me You Love Me", "Big Little Lies"), que comiques ("Parks and Recreation"). Il porte le show à lui seul, et rend difficile d'imaginer un autre acteur dans son rôle. John Turturro est d'une délicatesse qui font la marque des grands acteurs, une douceur de jeu mêlée à une intensité qui démontre qu'il sait se nourrir de sa longue carrière pour proposer ici un travail d'une finesse exquise. Christopher Walken, qui semblait se concentrer dernièrement dans des rôles où il pouvait cabotiner sans que l'on gère, prouve ici qu'il peut encore être un incroyable acteur. Seule Patricia Raquette s'égare parfois, mais le reste du temps, elle s'aligne. Saluons également le moins connu Tramell Tillman dans un rôle imposant une dualité souvent dangereuse pour un acteur, mais pas pour lui, il est simplement incroyable et existe sans peine face aux poids lourds du casting.
On les regarde jouer, ils nous attirent tous sans mouvement brusque vers l'angoisse, le rire, l'émotion. Nous sommes intrigués, baladés, suspendus à leur jeu.
La réalisation, elle, est un bonheur sensoriel. Envoûtante avec une succession de plans ultra graphiques qui vous aspirent. Un tel parti pris pourrait devenir superficiel et prétentieux dans n'importe quel projet qui ne cherche qu'à flatter sa vanité, mais point ici. La grammaire est si précise que tout a un sens. Un bonheur graphique qui sert de fondation à un propos dense et complexe. *Ben Stiller* réalise 6 épisodes sur les 9, son travail est impressionnant et mérite plus de reconnaissance.
Cette série s'avère être d'une portée politique sidérante, une réflexion creusée et aboutie, une satire féroce sans le moindre passage en force.
Le montage, le tempo narratif font qu'il est ardu de se rendre compte si l'épisode à commencé il y a 20 minutes ou 60. Nous sommes happés, hypnotisés.
Les décors, les accessoires font quant à eux le grand écart entre le moderne froid et des outils d'un autre temps, ajoutant un trouble à l'ensemble qui n'en demandait pas tant.
La série ne se défait jamais d'un sentiment d'étrangeté qui crée une lente interrogation aux ramifications multiples.
Le générique est une réussite. Il est impossible de lui trouver un défaut. La musique envoûtante, faite d'un piano étrangement apaisé, de nappes électroniques dissonantes et angoissantes, vous entraîne dans la série. Sa mise en forme inquiète et nous assène un sentiment étrange diffus. Il ne se zappe pas, il se contemple. Rarement générique aura été autant au service d'une œuvre.
Le neuvième et dernier épisode rend difficile d'avoir une respiration régulière. Les mouvements qui l'articulent nous baladent dans des courants pluriels, on accepte de s'y laisser entrainer jusqu'à la respiration finale.
Photographie, réalisation, montage, interprétation, générique, musique, Severance est un monument, une œuvre totale. Elle mérite tout votre intérêt.
SAISON 2
La première saison de Severance m’a laissé dans un état rare : cette impression qu’il n’y avait rien à ajouter, rien à poursuivre. Après la puissance sidérante du dernier plan, j’espérais qu’il n’y ait pas de suite. Un sentiment de perfection — dans l’écriture comme dans la forme : scénario millimétré et maîtrisé, étalonnage, musique, montage, interprétation. À tous les niveaux, on frôle le perfect score.
Entre prolonger l’histoire ou conserver ainsi cette première saison parfaite, mon cœur et ma raison n’auraient pas hésité : on arrête et on contemple.
Mais voilà. Je ne suis pas qu’un bel homme, je suis aussi faible. Une saison 2 existe… et je l’ai regardée en guettant chaque semaine le nouvel épisode.
Cette nouvelle saison prend une direction légèrement différente, ose quelques pas de côté, ce qui est assez intelligent de la part de l’équipe. Elle ne se contente pas d’une redite. Mais ce virage s’accompagne de plusieurs écueils : des creux narratifs, des trajectoires de personnages moins passionnantes, et parfois une interprétation en demi-teinte. Patricia Arquette, notamment, me laisse perplexe : d’une scène à l’autre, je ne sais dire si elle est d’une intensité bouleversante ou d’une platitude déroutante (je concède pencher pour la deuxième option).
La liste des réserves est longue, malgré de vrais moments de grâce. Cette deuxième saison reste tellement supérieure à la grande majorité des séries actuelles… mais elle abîme la première, rien que par son existence et ses défauts.Heureusement, il y a Mr. Milchick. Je suis à deux doigts de me faire un tatouage. Tramell Tillman, que je ne connaissais pas avant la série, y est une révélation absolue. D’une nuance et d’une intensité remarquables, il parvient à insuffler à son personnage une tension contenue, une densité presque hypnotique. On ne détourne ni le regard ni l’attention de son personnage. Il nous tient dans sa main.
Face à des poids lourds comme Adam Scott, Patricia Arquette, John Turturro ou Christopher Walken (Scott et Turturro toujours justes, Walken qui ne cabotine pas), c’est Tillman qui, sur les deux saisons, impressionne le plus. La précision de son jeu à la nanoseconde près, les virages émotionnels qu’il négocie, révèlent un très grand acteur. Espérons que la notoriété des autres ne l’éclipsera pas aux yeux des jurys des différents festivals et cérémonies. Il mérite d’être distingué, célébré.
Alors non, cette deuxième saison n’atteint pas la perfection de la première. Mais même ainsi, ces deux saisons de Severance demeurent l’une des propositions les plus ambitieuses, singulières et maîtrisées de la production sérielle contemporaine. Et de loin.