« Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est difficile, lorsqu’on entreprend un film sur un tel sujet (les camps de concentration) de ne pas se poser certaines questions préalables ; mais tout se passe comme si, par incohérence, sottise ou lâcheté, Pontecorvo avait résolument négligé de se les poser. Par exemple, celle du réalisme : pour de multiples raisons, faciles à comprendre, le réalisme absolu, ou ce qui peut en tenir lieu au cinéma, est ici impossible ; toute tentative dans cette direction est nécessairement inachevée (« donc immorale »), tout essai de reconstitution ou de maquillage dérisoire et grotesque, toute approche traditionnelle du « spectacle » relève du voyeurisme et de la pornographie. Le metteur en scène est tenu d’affadir, pour que ce qu’il ose présenter comme la « réalité » soit physiquement supportable par le spectateur, qui ne peut ensuite que conclure, peut-être inconsciemment, que, bien sûr, c’était pénible, ces Allemands, quels sauvages, mais somme tout pas intolérable, et qu’en étant bien sage, avec un peu d’astuce ou de patience, on devait pouvoir s’en tirer. En même temps, chacun s’habitue sournoisement à l’horreur, cela rentre peu à peu dans les mœurs, et fera bientôt partie du paysage mental de l’homme moderne ; qui pourra, la prochaine fois, s’étonner ou s’indigner de ce qui aura cessé en effet d’être choquant ?
Je n'aurais jamais pensé que ces mots de Jacques Rivette ( Les cahiers du cinéma N°120 ) me reviendraient en tête devant un film.
J'ai vu un film de guerre, une guerre civile, fratricide, dans un état fédéral où les gens sont quand même banalement des cons surarmés et où plusieurs coalitions veulent faire tomber la présidence américaine autoritaire, incarnée par un président qui déclare que "la victoire sera la plus grande victoire que l'histoire de l'humanité". Je me demande bien à qui fait référence cette prose toujours en exagérations harangueuses...
Mais au-delà de ma stupéfaction de voir une coalition menée par les Californiens et les Texans ( gros démocrates techno-bros alliés aux gros républicains nuques-rouge, j’eusse aimé en savoir plus pour expliquer cette alliance contre-nature ) j'ai regardé là un film d'une propreté agaçante qui ne dit RIEN.
Le regard se porte par celui d'un objectif d'appareil photo, l'aventure ne suivant pas des soldats "ordinaires", mais ceux des faits : des reporters. Flanqués de marqueurs "PRESS" sur carte, gilet pare-balle, casque blindé et véhicule de transport, les voilà investis d'une mission : traverser les USA en guerre contre elle-même ( encore ) pour demander un entretien exclusif avec le président reclus et aux abois. En soit pourquoi pas.
Sauf que mon attendu de ce parti-pris - signer un film de guerre en adoptant un point de vue "neutre", ou à tout le moins "factuel" plutôt qu'une troupe armée - a été déçu par ce qui semble clair avec ma citation d'intro : OU EST LA GUERRE ?
On me dira que la guerre est dans l'attente. Celle qui angoisse. La voiture qui s'arrête avant un petit village du père noël, où on voit le crâne éclaté d'un militaire au milieu de la route. Va-t-on se faire canarder en passant ? ( oui )
Le voyage est classique et attendu. Il faut aller se ravitailler en essence. On traverse un camp de réfugiés. On manque se faire canarder. On a un bref instant de répit troublé par Meth Damon qui veut juste tuer des gens parce que l'idée lui passait par-là, et que les lettres "PRESS" n'impressionnent pas.
- Dans le premier, la négociation prend 2 minutes.
- Dans le second, les réfugiés sont filmés de loin, dans des tentes propres, sans un bruit, sans agitation. Aucune personne affamée ou sérieusement blessée, agonisante en hurlant.
- Dans le troisième, des snipers se débarrassent du danger - un sniper engouffré dans une maison de campagne à quelques centaines de mètres - sans profiter de leur ascendant armé pour jamais faire ce qu'on fait pendant les guerres aux femmes - et aux hommes d'ailleurs.
- Dans le quatrième, on fait passer la caméra sur chaque visage sans jamais proposer de radicalité - un plan-séquence large aurait ajouté à la tension qu'on ressent avec l'incertitude de vivre ou mourir à chaque seconde qui passe, par exemple - et en n'offrant rien de plus qu'un morceau d'injustice, mais encore une fois avec des acteurs et actrices aux vêtements immaculés et toujours bien coiffés.
- Le tout dans une amérique proprette et verte, sans cadavre sur le bord de la route, sans corps calcinés, sans visages fatigués.
Je passe sur un moment où le groupe s'arrête dans une ville qui semble vivre "en marge", et qui à la question "vous êtes au courant qu'il y a une guerre civile dans le pays ?" répondent "oui, et ?". Et... voilà c'est tout. Merci Alex Garland de ton implication.
Garland voulait donner un film vu par des reporters qui rapportent des faits par l'image. Au final j'ai eu un film sage, lissé, calibré pour une pub de parfums "guerriers". Je ne boude pas mon plaisir : les scènes de guerre de fin sont bien léchées, les images propres, quelques plans bien pensés dans un échange de feu urbain. Mais remettons cette mise en scène à ce qu'elle est : c'est une scène de Call of Duty Modern Warfare. CE N'EST PAS CA, une guerre. Une guerre c'est sale, ça pue le sang et la poussière, c'est des copains les yeux vides à qui il manque pieds et bras qu'on a deviné essayer de se traîner hors d'un hélicoptère abattu. Ce sont des civils violés et torturés et brûlés et étripés et affamés et écrasés par des tanks. Ce n'est ni moral ni propre.
Et c'est un fait neutre et crade qu'aurait signé un reporter. Pourquoi embrasser leur point de vue si c'est pour signer un film ?