Je ne pense pas vous apprendre quoique ce soit en vous disant que créer une œuvre, quelle qu'elle soit, c'est avant tout inventer un nouveau langage. On y applique ses propres codes, pour transmettre ses propres signifiés en dessinant, écrivant, filmant, dansant, sculptant ses propres signifiants. Bien entendu, il est des langages que tous ne peuvent pas comprendre, ou sur lesquels tous ne sont pas d'accord et c'est ce qui fait richesse de l'art : on peut discuter des années durant sur la qualité d'une œuvre, la pertinence de son message et la richesse des émotions qu'elle transmet.
Mais outre la différence entre les langages et les messages, il y a aussi une différence, à mon avis fondamentale, entre les personnes qui vous parle, une différence qui se reflète sur les discours. Un tel sera capable de faire preuve de plusieurs niveaux de langages, au point d'en être cryptique. Un autre cherchera à être bref, usant à de rares occasions de sous-entendus. Et d'autres encore, parce qu'ils ont besoin d'être grandiloquents, vous forceront à les écouter hurler un discours sans subtilité pendant des heures. C'est malheureusement le cas de ce film.
L'intention est pourtant bonne : les décors, quoique ayant mal vieillis, montrent bien cette intention de retranscrire de la grandeur. Les couleurs sont criardes, à la limite du parodique, mais c'est normal : nous sommes dans un film de vampires, le rouge DOIT être présent partout, agresser les yeux, comme le maquillage blanc doit être presque clownesque pour souligner la pâleur cadavérique des personnages. La musique est belle, les costumes aussi et la différence d'avec le roman n'est pas gênante en soi, puisqu'il ne s'agit plus de montrer Dracula en personnification du mal, mais en incarnation d'un amour immortel, prêt à tout pour traverser les âges, au point d'en devenir monstrueux.
Mais cette intention, le film veut que vous la compreniez. Vraiment. C'est important. D'autant plus important qu'il doute que vous ayez l'intelligence de le comprendre, alors il va oublier toute mesure dans son ambiance et ses dialogues pour être SÛR que vous l'ayez compris. Une scène où Mina parle de ses rêves, et où le comte comprend alors qu'elle est la réincarnation de la femme qu'il a perdu? Envoyez la musique! Allez-y sur le surjeu ! Faites plus de poses tragiques, un jeu de regards n'est pas assez, il faut que les acteurs prennent des poses grotesques pour que ces abrutis de spectateurs comprennent! PLUS DE CONTRASTE LUMINEUX, JE VEUX QUE LES SPECTATEURS DÉCOUVRENT QUE LEURS YEUX PEUVENT VOMIR!!!! LUI IL EST LA, DROIT COMME UN PIEUX (PARCE QUE C'EST DRACULA, HUMOUR!), LA TÊTE CONGESTIONNÉE DE DOULEUR!!! ELLE EST LA, A COMPRENDRE, AVEC DE PETITS AH, OH, AH, HI, JE SUIS FOLLE, MAIS AMOUREUSE, MAIS FOLLE, MAIS AMOUREUSE! PLUS FORT LA MUSIQUE! QUE LES ACTEURS SE CARESSENT!!! PLUS VITE!!! C'EST TRAGIQUE, VOUS COMPRENEZ? TRAAAAAAAAGIIIIIIIIIIIIIIIQUE !!!
Bien sûr, ce n'est pas la première fois que j'ai eu l'impression qu'un film me hurlait dessus. Ni la première fois que je vois des décors devenus kitchs avec le temps, ou un style très baroque dans l'esprit. L'originalité de ce Dracula est d'avoir mêlé les trois. Ce n'est pas mal fait, c'est juste trop : le montage ne prend le temps de ralentir et de laisser les acteurs bien jouer qu'à un seul moment, celui où Mina et le comte se rencontrent. Tout le reste est écrasant, que ce soit au niveau de la musique belle mais souvent trop forte, de la caméra qui bouge dans tous les sens pour appuyer encore des scènes déjà lourdes en soit, des décors en maquette qui deviennent prétentieux à force d'effets spéciaux pour les faire encore plus sombres et grands, du jeu des acteurs (gros point faible du film) qui en rajoute constamment... on ne retrouve pas grand-chose de la structure narrative du roman, mais ce qui est nouveau ne nous laissant pas le temps de s'y plonger, préférant sauter d'une scène et d'une ambiance surchargée à l'autre, je n'ai tout simplement pas réussi à l’apprécier.
Je ne demande pas non plus qu'un film nécessite dix visionnages pour que l'on commence à comprendre l'intrigue. Seulement, un peu plus de lenteur, des scènes travaillant plus sur le jeu d'acteur que sur les jeux d'ombres, n'eut pour une fois pas été de trop. On me dira sans doute que c'est le but, le réalisateur ayant voulu faire du baroque. Mais si c'est cela, le baroque, en rajouter toujours plus tant que ça rentre, je pense que je ne pourrais jamais aimer ça...