Duel au soleil
6.9
Duel au soleil

Film de King Vidor (1946)

Continuons dans notre série de visionnage de westerns avec Duel au soleil, seconde réalisation de King Vidor que je découvre après L'Homme qui n'a pas d'étoile le mois dernier.


En réalité, Duel au soleil est un projet qui dépasse largement Vidor. Il a surtout été porté de bout en bout par son producteur, David O. Selznick, 7 ans après avoir l’énorme succès de l’œuvre pharaonique Autant en emporte le vent (1937), dont il avait confié la réalisation à Victor Fleming.
Avec Duel au soleil, le producteur souhaite remettre le couvert et assouvir un rêve de grandeur : « Voyant comment ont toujours été rentables les westerns, je pense que si je pouvais en créer un qui ait plus d’actions spectaculaires que d’habitude dans un western et qui soit en même temps une violente histoire d’amour, ces deux éléments m’apporteraient un grand succès » avait-il déclaré à des journalistes.


Deux poids – deux mesures donc, en témoigne la note d’intention écrite par King Vidor à Selznick quelques mois avant le début du tournage : « Je voudrais que ce soit un petit western artistique. Occupez-vous-en et, si vous avez besoin d’aide, faites-le moi savoir. Mais c’est votre enfant ».
C’est ce que fit Selznick, embauchant d’autres réalisateurs - Otto Brower et Reaves Eason notamment – pour gérer des équipes secondaires de tournage, et faisant réécrire le scénario quasiment au jour le jour, afin que le film soit au plus près de sa vision du projet.

Au visionnage de Duel au soleil, il est clair que le film est tout sauf un « petit western ». Pourvu d’un budget colossal, il a nécessité plus de 2 ans de production, et compte toujours aujourd’hui parmi les westerns des plus rentables jamais réalisés (le film était alors sorti dans 300 salles, un record à l’époque, et réalisa un box-office de 20,4 millions de dollars, ce qui correspondrait à un succès de plus de 410 millions aujourd’hui).


Duel au soleil surprend par sa forme hybride. Il s’inscrit en effet dans le cadre classique du western en en reprenant le décorum et les principaux codes : gestion conflictuelle d’un ranch, problématique de l’arrivée du chemin de fer sur de nouvelles terres et cowboys qui savent jouer habilement de la gâchette.
Mais le film est avant tout un mélodrame passionnel, l’histoire tragique d’un triangle amoureux formé par la jeune et belle Pearl Chavez (incarné par Jennifer Jones), femme fatale dans tous les sens du terme, et deux frères, Jesse et Lewton McCanles, tous deux amoureux de la jeune fille.
A la suite de la pendaison de son père (pour avoir assassiné sa femme et son amant), Pearl, métis de naissance, est envoyée chez les McCanles, des amis de la famille, grands propriétaires terriens du Texas, des contrées où le racisme est vite de mise. Rapidement, c’est le combat de coqs entre les frères rivaux, Jesse, gentleman gentil par nature, et Lewt, fils-à-papa voyou et brutal.


Ce qui m’a d’abord marqué, c’est qu’aujourd’hui – à l’ère post-Me Too – un tel scénario serait impossible à produire. Là où à l’époque de la sortie du film, en 1946, on voyait dans le personnage de Pearl une femme bipolaire et trop faible pour résister aux baisers brutaux d’un homme, un tel comportement de la part de cet homme serait qualifié aujourd’hui de viol.


Les mentalités ont évolué – dans le bon sens heureusement – mais cette évolution rend le film d’autant plus dérangeant à l’aube des années 2020. Le potentiel érotique est d’autant plus troublant quand on sait que Jennifer Jones – qui incarne donc Pearl Chavez – était la femme dont Selznick était amoureux.
C’est sans doute pour cette raison qu’on a le sentiment, à la fin du visionnage de Duel au soleil, de l’avoir vu « un peu trop » sur tous les plans, parfois d’une sublime justesse, mais parfois aussi exaspérante à force de mimiques, roulements d’yeux et roucoulements autour des hommes.


L’attention est également apportée aux cadres et aux décors. Tourné en Technicolor légèrement saturé, on ne compte plus le nombre de scènes de couchers de soleil rougeoyants, et de très belles toiles peintes en arrière-fond. Tout est mis en œuvre pour offrir du grand spectacle !


A l’image de grands classiques comme Jeremiah Johnson de Sydney Pollack, ou Spartacus de Kubrick, le film s’ouvre et se clôt sur une dizaine de minutes musicales, qui au cinéma devaient servir à mettre les spectateurs en conditions pour les plonger avec force dans l’histoire.


Gigantesque dans sa production, le film est entièrement fait d’excès et d’outrances, mais derrière la débauche de moyens et le jeu de certains acteurs parfois exubérants, apparaît une jolie romance aux accents de tragédie grecque.

Créée

le 11 mars 2021

Critique lue 248 fois

D. Styx

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13
8

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