Traumas de guerre et traumas d'âme
Adrian Lyne, habituellement associé pour moi à des films plutôt nuls, crée ici une œuvre saisissante qui mérite qu'on s'y penche, ne serait-ce que pour comprendre ce qu'a essayé de faire le cinéma 80-90 en matière de thriller esothérique et psychologique. Avec les 2 grands représentants que je n'avais jamais vu avant hier : "Angel Heart" et "L'echelle de Jacob"
Et bien ce film moi je l'ai bien aimé. Déjà parce que j'ai été impressionné.
BarRock
La première séquence dans la jungle est intelligemment surprenante. On y voit ces bidasses s'amuser et là forcément on sait que ça va péter (est-ce que c'était déjà le cas en 1990 ?) et effectivement le choc arrive pas pas comme prévu. Pas dans un gros boum mais dans quelque chose d'autres bien plus étonnant qui rend la scène de guerre qui suit bien troublante.
Et là on enchaîne sur une séquence dans le métro où, si on met de côté l'image de l'homme travesti d'assez mauvais gout, l'apparition de la queue puis les personnages aux visages déformés par les maquillages ou le montage fonctionnent hyper bien.
Le film démarre donc sous de bons auspices...
Le montage impressionniste s'assume et réussi à rendre perceptible l'éclatement Temporel du récit. Et ce montage associé à des effets visuels vraiment solides, et bien ça permet de faire passer la pilule de certains choix d'éclairages qui peuvent avoir un peu vieillit.
Je pense en particulier à la scène de fête en appartement. Tout en lumière bleue kitchouille, la séquence est magnifique dans le parcours du personnage qui traverse l'espace familier d'une soirée peuplée un peu branchouille mais somme toute assez banale puis les situations deviennent légèrement troubles (il se fait draguer ouvertement à quelques mètres de sa meuf, ça commence à baiser dans les coins et puis ça part en épilepsies monstrueuse).
Dans cette séquence il y a a toutes les qualités du film : les différents niveaux de lecture et de compréhension des évènements qui viendront après, le rythme, la déambulation, l'effritement du réel et l'ambivalence de nos désirs.
Sur les films de "gens qui deviennent fous" c'est rare que je ressente une connexion émotionnelle avec le protagoniste. là je me suis laissé entraîner dans un tourbillon d'émotions et de souvenirs.
Ainsi tous les gimmicks un peu vieillots et marqués (les coiffure, la lumière bleue, les cadre débullés, Maurice Jarre...) ne sont pas pour autant ridicules dans "L'échelle de Jacob". Pas plus que les grimaces exagérées ne sont cheap dans les films muets.
Le Purgatoire de Jacob : Entre Passé et Présent
Le personnage de Jacob Singer, brillamment interprété par Tim Robbins, devient le porte-étendard du traumatisme du vétéran de guerre dans un des arcs du récit qui, je trouve, a l'intelligence d'avoir juste la bonne distance dans le film : le spectateur reste en permanence en questionnement sur ce que dit le film. Quel est son sujet.
Les scènes de cauchemars et les visions terrifiantes sont autant de fenêtres ouvertes sur les démons intérieurs de Jacob, il y a peu d'ambiguïté sur la réalité de ces visions.
Pour autant le réel est déchiré sans conteste :
- Les visions de démons et d'horreurs dans le métro symbolisent l'angoisse profonde de Jacob, ce qui fait peur ce n'est pas ces démons mais plutôt son sentiment d'être traqué par ses propres démons.
- La séquence de la baignoire (magnifique dans la topographie de l'appartement et de son extérieur ou encore des maquillages) mène à un retournement de point de vue hyper prenant et pertinent. Par exemple, les visions de démons et d'horreurs dans le métro symbolisent l'angoisse profonde de Jacob, ainsi que son sentiment d'être traqué par ses propres démons.
Tourments chics
"Angel Heart" et "L'Échelle de Jacob" sont deux films qui, tout en explorant des univers distincts, partagent une profonde réflexion sur l'existentialisme et les tourments de l'âme humaine. Ces deux œuvres cinématographiques captivantes nous immergent dans des mondes troublés et mystérieux tout en soulignant les questions fondamentales de l'existence et de l'identité.
Mais leurs liens sont plus forts que cela. Déjà, tous 2 vont puiser l'origine de leur trauma dans le passé guerrier Etats-Unien. Dans Angel Heart c'est la fin de la seconde guerre mondiale, alors que Jacob est un vétéran du Vietnam. Dans les 2 films ce moment du passé, à chaque fois un évènement traumatique isolé (une fête sur le sol américain dans le premier, un assaut dans la jungle pour le second, a du mal à faire surface. Il lui manque des images. Du temps à l'écran pour être compris (=prendre avec soi).
C'est par ce thème de la guerre en fait que la question de l'absurdité de l'existence humaine entre dans ces films qui font tout pour sembler pourtant parler de religion et de terreurs paranormales.
Ces deux œuvres cinématographiques, chacune captivante à sa manière, nous immergent dans des mondes troublés et mystérieux tout en soulignant les questions fondamentales de l'existence et de l'identité. Et là ou la religion semble pointer, c'est davantage le Diable et ses démons qui habitent le monde que l'élévation vers Dieu.
Les 2 films ambitionnent de nous rappeler les défis inhérents à l'expérience humaine et nous invitent à nous interroger sur nos propres existences et responsabilités.
Car c'est bien ainsi que les films se terminent : le héros, américain, objet du labyrinthe fini par faire face à ses propres responsabilités.
Jeu de piste
Le film devient une exploration bouleversante des effets dévastateurs de la guerre sur l'esprit humain avec un passage particulièrement sympathique dans le thriller paranoïaque de complot gouvernemental tout à fait honnête.
Le purgatoire mental de Jacob se déroule entre les souvenirs de guerre et les fragments de sa vie passée. Le réalisateur joue astucieusement avec ces états mentaux en créant des liens subtils entre les flashbacks et la réalité présente. Au final et à la lumière du twist final, on se retrouve devant une expérience qui, si on la met en face d'un 'Inception" sorti 20 ans après, entre ce film :
- Beaucoup plus humain
- Beaucoup plus adulte dans son onirisme
- Beaucoup plus organique dans son rapport à la chair et à la passion
- Beaucoup plus ouvert dans l'ampleur des enjeux que prennent son récit
Cette quête de sens est poignante quand on se rend compte que finalement,
ces traumas imbriqués dans dans différentes couches de réalités peuvent se contaminer. Jacob a-t-il perdu son fils avant la guerre ? Si ce n'est pas le cas, alors on peut imaginer qu'il se créer lui même des traumas au sein de fantasmes eux-même imbriqués dans des rêves fiévreux.
N'est-ce pas un de nos enfers humain cette capacité à se créer nous mêmes nos propres cauchemars et les marquer au fer rouge dans nos circuits neuronaux ?
"L'Échelle de Jacob" n'est pas qu'un jeu de piste.
Il est une matriochka sensible de fantasmes malades dont on pardonnera facilement ses (finalement légers) relents bondieusards.