N’allez pas croire les on-dits, ne vous laissez pas berner par les apparences, Antonioni n’est pas cet affreux intello qu’on vous dépeint, passé maître ès description creepy de couples exsangues qui n’ont plus rien à se dire, sculpteur hautain et ennuyeux du mépris et de l’ennui. Antonioni est drôle, même s’il pince sans rire, et il sait - à sa manière discrète certes - se montrer facétieux. L’Éclipse est à ce titre exemplaire, qui semble presque répondre à un pari impossible : « même pas cap de faire un film rempli de rien, et qui dit tout. Un tissu de sensations qui à force de ne montrer que des à-côtés parle de la façon la plus criante de ce qui est laissé dans l’ombre ». D’autres auraient pu s’effrayer, moi je suis sûr que là Antonioni a ri, et a dit « si ! »
La première scène du film donne le ton, Antonioni à la fois se moque de lui et propose à son spectateur un jeu dont les règles sont floues. Des plans segmentés, silencieux, pesants qui ressemblent à une parodie de ses propres films. Un couple qui se tait, le bruit d’un ventilateur, on sent la crise proche par trop de non-dit. C’est tout le contraire comprend-on un peu tard : nous arrivons après la bataille, tout s’est déjà dit, et le temps que Vittoria/Vitti tende un bras alangui pour tirer un rideau on voit que dehors il ne fait plus du tout nuit. La suite évidente du film précédent où un couple se défaisait, on ne va pas recommencer ! Le jeu donc ? C’est un plan assez furtif et décalé qui nous l’indique : tendez un cadre devant des objets, même banals comme un cendrier, même abstraits comme une petite sculpture, et vous obtenez un tableau qui, bon an mal an, que vous le vouliez ou non, doit faire sens. Tout le film est là : Antonioni cadre, à nous d’imaginer. Il réunit des lignes, des visages, sans oublier les sons (le ventilateur, les talons, le vent dans les feuilles, des sons gonflés à blocs comme les italiens en ont le génie), et crée ainsi un gigantesque puzzle dont le spectateur n’a plus qu’à réunir les pièces à sa guise pour y trouver un sens qui lui convienne.
Car, je m’y tiens, Antonioni n’est pas un cérébral, tout ça n’est qu’un camouflage pour gens trop pressés. Ici, poussant un cran plus loin ses expérimentations de l’Avventura et de la Notte, l’accent est mis sur le farniente, ce mot si italien que le français n’a pas cru bon de le traduire pour s’en servir. Libérée de cette histoire d’amour si pesante, Vittoria marche au petit matin dans la banlieue étrange de Rome, aux avenues vides, à l’architecture lâche, comme elle marchera tout le long du film : attentive au moindre détail, soucieuse d’un beau souci, ne plus en avoir aucun. Et bien sûr l’homme qu’elle rencontrera, auquel elle se heurtera, sera son double inversé, un homme toujours en mouvement, un homme pressé, pris dans la folie de la Bourse de Rome, courtier de son état. Piero, la pierre, qui pour une fois se trouve désemparé face à l’extrême ductilité de l’eau vive, qui coule là où la pente l’emporte.
Je crois qu’on peut pousser très loin les analyses de l’Éclipse, tant les images ici sont pleines à craquer de petits signaux réunis pour faire sens, mais cela ne reviendrait qu’au point de départ : tout ce qu’on voit, tout ce qu’on comprend ne tient que par l’imagination de ce qui n’existe pas, ou plus, ou pas encore. Le hors-champs de la vie si bien évoqué par tout ce que le cadre laisse de côté. Film insouciant et joyeux par sa tristesse même, l’Éclipse est une fascinante variation autour de la nostalgie, ce désir insensé pour un pays perdu. Et l’ultime pied de nez du réalisateur à mes yeux reste le titre qu’il a choisi, cette éclipse (en italien comme en français, éclipse et ellipse partagent la même étymologie) qu’on ne verra jamais mais qu’on attend pourtant jusqu’à la fin. Une fin merveilleusement troublante, vide si vide, longue si longue, où il ne reste plus que des silhouettes, des arbres, une ville impersonnelle où une menace incertaine plane, et ce coin de rue où peut-être un rendez-vous n’a pas eu lieu. « Peut-être », l’autre nom, sinon le vrai, du cinéma.