Le dernier métro ? C'est un film sur le théâtre. Mais non ! c'est un film sur la guerre ou plutôt sur l'Occupation. En fait, c'est un hymne au théâtre pendant l'Occupation à cause de la guerre.
D'ailleurs, on peut le tourner comme on le veut, les trois termes sont indissolublement liés dans le film. Ainsi que Truffaut le dira lui-même ultérieurement en parlant de son film : "c'est un tableau de l'Occupation".
Tout y est, le marché noir avec le gros jambon, la peur d'être interdit, l'obligation de la servilité face aux maîtres d'alors, la volonté d'en découdre, les tickets d'alimentation, le froid et la pénurie de moyens de chauffage, les journaux polémistes avilissants, les arrestations arbitraires, les bas peints sur les jambes de femmes, les petites et grandes compromissions … tout, je vous dis…
Truffaut a bien réalisé une mise en scène des années sombres de l'Histoire de France à travers le prisme de la vie d'une troupe de théâtre dont le directeur, Lucas Steiner, juif désormais persona non grata, est "en fuite".
Il y a des évènements dans le film en trompe l'œil comme cette (fausse) relation triangulaire entre la femme de Lucas Steiner et Bernard Granger car justement ce n'est que du théâtre et que pour être convaincant sur scène, il faut aller au bout de son rôle.
On a l'impression qu'il ne se passe guère de choses dans ce film, peu d'actions spectaculaires, par exemple et pourtant quand on voit le mot "fin", on n'a pas l'impression d'avoir passé plus de deux heures devant l'écran… Je pense que c'est lié à une foule de détails offerts par Truffaut, par petites touches, qu'on observe et même, je dirais, qu'on goûte. Comme cette partie de jambes peintes (érotiquement artistiques) …
Mais le grand intérêt que je vois dans ce film, qui rejoint la volonté de Truffaut de faire un film historique, c'est l'analyse assez poussée de l'intensité de l'antisémitisme présent dans une partie de la population française à travers les discours officiels, les journaux tels "Je suis partout", les persécutions au quotidien de gens au mieux marginalisés sinon pourchassés puis déportés. Tout se cristallise autour du personnage de Lucas Steiner reclus dans la cave du théâtre.
Côté distribution, c'est pas mal non plus …
Avec Gérard Depardieu en acteur vivant, jouisseur, théâtral mais aussi fleur bleue et sensible dans "Tu es si belle que te regarder est une souffrance". Bref, le Depardieu que j'aime bien. Ah, la délicieuse scène où il descend à coups de pied au cul ce salopard de journaliste infect Daxiat joué par un excellent Jean-Louis Richard (le pauvre). Même si, vu le contexte, c'était une grosse connerie de la part du sanguin Depardieu, il y a des petits plaisirs qu'on n'a pas le droit de louper.
Ensuite, il y a Catherine Deneuve en épouse de Lucas Steiner qui a pu reprendre les affaires du théâtre après la "fuite" du directeur … Pour une fois, je trouve que son jeu est, ici, excellent et tout-à-fait adapté. Pour des raisons que je ne m'explique pas beaucoup, elle fait partie de ces actrices comme Michelle Morgan, que je n'apprécie pas toujours.
Même Jean Poiret qui n'est pas vraiment ma tasse de thé (chez Mocky ou Chabrol) est ici très bien avec une élocution normale et un jeu normal.
Parmi les seconds rôles, je voudrais mettre en avant Maurice Risch dans le rôle indispensable, dans un théâtre, de l'homme à tout faire, du factotum. Ici, il est excellent et en plus apporte une touche d'empathie bien agréable. J'aime toujours croiser cet acteur dans un film car mine de rien, il a une sacrée présence.
En bref, un des films de Truffaut que j'aime beaucoup, qui n'a pris aucune ride en plus de quarante ans.
Et, n'oublions pas le coup de théâtre final où, malgré mes nombreux visionnages, je fais toujours semblant de me laisser prendre.