L’avant-dernier film d’Andréï Tarkovski est le plus autobiographique. Interdit de filmer en URSS, il s’est résolu à émigrer. Contraint d’abandonner sa famille, il s’installe en Italie, pays de culture et de cinéma. Un sujet s’impose à lui : la nostalgie de la mère patrie. Le thème pourrait plaire au pouvoir soviétique, si son traitement était « réel socialiste ». Nostalghia poursuit le travail sur la mémoire et les songes entamé dans Le Miroir, un film antérieur, tout en annonçant Le Sacrifice, sa dernière œuvre.
Le scénario est d’une simplicité qui tranche avec ses travaux antérieurs. Andréï Gortchakov, un poète russe joué par l’excellent Oleg Yankovski, achève un long séjour en Italie sur les traces d’un compositeur maudit. Il repousse d’un geste les avances d’Eugenia, son interprète (Domiziana Giordano et sa somptueuse chevelure blond vénitien), l’humiliant inutilement. Elle l’insulte, puis l’abandonne.
Tarkovski ne s’intéresse guère à la Toscane. Sa caméra s’attarde en de très longs plans, plus ou moins fixes, sur une chapelle et son improbable procession votive, la chambre et le hall d’un hôtel, une ferme délabrée, les bains antiques de Bagno Vignoni ou les ruines de l’abbaye cistercienne de San Galgano. Las et mutique, Andreï s’ennuie, comme imperméable au sublime toscan. Son esprit est loin, tournant autour de l’isba de son enfance ; une maison de bois que l’on retrouve dans toute sa filmographie ; aux côtés de sa mère, de sa femme, de ses enfants et de son chien. Seule la rencontre d’un aliéné le tire hors de son acédie.
Sept années durant, Domenico (Erland Josephson) a cloitré sa famille pour la protéger d’un monde jugé hostile… allant jusqu’à la menacer de mort lors de l’intervention de la police. Depuis, le malheureux erre comme une âme en peine dans sa masure. La séquence est fascinante : la pluie se joue d’une toiture en lambeaux, l’eau ruisselle entre les bouteilles et les tableaux. Prophète incompris ou fou dangereux ? Andreï hésite. L’homme est sympathique, mais son verbiage incohérent. Il prétend avoir échoué : sa véritable mission était de sauver l’humanité. Pour cela, il devait traverser une piscine abandonnée, une bougie en main. Or, les villageois lui interdisent toute tentative. Andreï pourrait-il suppléer à son échec ? Le cierge devra rester allumé tout au long de l’épreuve. Le Russe saisit la bougie et s’éloigne.
Domenico est en ville. Le prophète tonne contre la « société du bien-être » et son absence de sens. Le fou s’immole par le feu, face à une assistance pétrifiée. La séquence est pénible. Le chrétien ne se tue pas. Le seul sacrifice accepté par Dieu est l’ascèse, physique ou morale.
Andreï a éloigné son chauffeur et choisi une heure où les thermes sont exempts de toute présence humaine. La tâche est rendue ardue par les courants d’air. La flamme vacille et meurt. Il retourne en arrière, rallume sa chandelle et reprend sa marche sans marquer le moindre signe d’énervement. Il ne lui faudra près de dix minutes d’un interminable et admirable plan séquence pour parvenir à ses fins. Le monde est-il sauvé ? Ce sera le sujet du Sacrifice.
Juillet 2018 et mai 2019 (+1)
« J’ai voulu faire un film sur la nostalgie russe, cet état d’âme si particulier qui s’empare de nous lorsque nous nous trouvons loin de notre pays. J’ai voulu raconter l’attachement fatidique qu’ont les Russes pour leurs racines, leur passé, leur culture, pour les lieux qui les ont vus naître, leurs parents proches et leurs amis. Un attachement qu’ils gardent toute leur vie, quels que soient les horizons où le destin les entraîne. ». A. Tarkovski, Le Temps scellé, Cahiers du cinéma, 1989, p. 187