Sam Mendes emballe cette intrigue dans un magnifique écrin haut en couleur et en noir dense à travers la toute aussi magnifique photo de Roger Deakins et dans une direction artistique fantastique. Mendes fait exister ses décors (naturels ou fabriqués) autant que ses personnages, leur donne une vie propre, une respiration. La forme toujours en accord avec l’état d’esprit qu’exige l’intrigue et/ou le(s) personnage(s).
De l’entrée de Bond floue et ombragée dans un couloir pour amorcer une enquête dont on ne sait encore rien. Une énorme poursuite destructive dans la clarté d’Istanbul où Bond et son ennemi se font face. Un Bond presque noyer dans le noir face à un horizon de mer éclatant pour son moment de dépression/résurrection. Un retour se déroulant dans les locaux d’appoints du MI6 austères, gris, spartiate à l’image de ses conditions physique et psychique. Un jeu de cache cache dans une configuration de faux semblant miroitant dans un Shanghai tout en néon et modernité. Une atmosphère cosy entre pénombre et lumière chaude d’abord accueillante pour se révéler doucement sournoise à Macao se poursuivant en pleine clarté dans un décor de fin du monde sur l’île fantôme d’Hashima pour l’entrée théâtrale de l’antagoniste. L’intrigue trouvera son terme dans les paysages bruts et sauvages d’Ecosse et dans une atmosphère clair-obscure particulièrement baroque. C’est somptueux, Bond n’a jamais évolué dans une atmosphère aussi prégnante.
Coté personnification, l’intrigue nous donne l’occasion de faire la connaissance de Eve, agent de terrain pas encore totalement rompue à toute les particularités que cela exige mais tout de même efficace, c’est sur ordre de M qu’elle commettra l’acte qui façonnera son futur tout d’abord mystérieux. Naomi Harris compose un Moneypenny moderne, ayant une connaissance du terrain, pouvant s’extirper de son bureau si les conditions l’exigent, mais retrouvant tout de même ses particularités d’antan dans le jeu de séduction/ironie avec Bond.
Une magnifique Bond Girl en la personne de Séverine. D’abord séductrice, un tremblement de main, un regard en coin, une frayeur dissimulée, un tatouage et celle-ci se révèle particulièrement tragique. On pense au personnage de Lupe Lamora (Talisa Soto) dans Permis Tuer, tomber entre de mauvaises mains qu’elle pensait libératrice. Malheureusement après une entrée en scène aussi réussi que se révélant effrayante, scénarisé et interprété avec sobriété, le personnage se trouve subitement écarté d’une bien peu subtile manière. La réalisation gâchant complètement son dernier moment au point même de faire douter le spectateur de sa véritable mort. Filmée hors champ, laissant planer le doute que Silva ait bien commis l’acte (la faute au montage et au cadrage surtout), le personnage se trouve tout simplement gommé. Effet raté et d’autant plus dommage que Bérénice Marlohe composait merveilleusement bien cette souffrance et cette peur retenues.
Raoul Silva donc, l’antagoniste et son entrée théâtrale en pleine lumière, lui qui était jusqu’à présent qu’une idée, une identité inconnue. Il s’avérera pourtant un ennemi moyennement convaincant. Retombant dans les travers manichéen du personnage provoquant seul sa chute à vouloir tout compliquer et théâtraliser. Personnage naviguant dans l’esbroufe, sacrifiant constamment l’efficacité au profit de la mise en scène et allant jusqu’à concevoir un plan diabolique et tortueux au coeur de Londres, pour le saborder lui même dans un accès de précipitation infantile. Car Silva c’est un peu l’enfant maudit et sacrifié du MI6, dont on aimerait cacher l’existence et qui ne demande qu’à être reconnu par la figure maternelle que représente M. Faisant de son plan vengeur compliqué une catharsis. Blond platine, maniéré à l’excès et prompt aux grandes tirades Javier Bardem l’interprète à bras le corps, ne laissant aucune place à la subtilité.
La M sur le départ, impériale Judi Dench, coeur et enjeu de cette intrigue et particulièrement malmenée tout du long. Elle se révélera encore plus que d’accoutumé une figure matriarcale, montrant la coexistence des ses facettes autoritaire et tendre, professionnelle jusqu’au bout dans les épreuves. A noter une certaine inversion des rôles entre elle et Bond. M n’hésitant pas à prendre des décisions hâtives, sous le coup de l’émotion, là où Bond se fait plus réfléchi et plus apte à travailler en équipe (utilisation de la radio, des services de Q, ne tergiversant pas longtemps pour accepter l’aide de Kincade).
Le M en instance personnifié par le flegmatique Ralph Fiennes, d’abord plus soucieux des convenances que son prédécesseur, ayant eu son lot de combat et ayant fait le choix de rentrer dans le rang, il se révélera un allié de poids, capable de juger l’importance de contourner les rêgles dans l’urgence d’une situation et n’hésitant pas à prendre part à l’action quand cela l’exige.
Et pour finir un Q rajeuni, nerd vivant dans son époque, adepte des nouvelles technologies qu’il considère comme bien plus efficace que cet agent 00. Capable selon ses dires de faire plus de dégâts au saut du lit en pyjama avant d’avoir pris sa première tasse de Earl Grey que Bond en une année flingue à la main. Un Q roublard, plein de réparties, et retrouvant en l’espace d’un scène toute la gouaille masquant le respect qui faisait le sel de sa relation avec Bond.
Malgré ses fabuleux atours visuel, son prestigieux écrin et son casting particulièrement réussi, ce 23ème Bond montre quelques limites. Un méchant trop caricatural tout en esbroufes virant à la bouffonnerie. Une Bond Girl sacrifiée et expédiée qui aurait, sans être forcément plus développé, mérité d’avoir une fin beaucoup mieux traitée. Et un final qui aurait pu/du être plus osé ; Silva tuant M. Bond arrivant suffisamment trop tard pour la sauver ; afin de briser le shéma, qui commence à se répéter, du dernier adieu (Vesper dans la cage d’ascenseur avant de tomber dans l’eau, Mathis allongé sur la route avant de finir dans la bène).
Un bond qui marque la rétine toutefois.
Le Générique :
Chanson - La voix d’Adèle et la mélodie mélancolique nous rappelle au bon souvenir d’une période passée de la saga, sans pourtant l’égaler. L’envolée finale s’avère tout de même prenante.
Visuel - Ambiance mise en abyme ténébreuse puis psychédélique particulièrement moche.
LA James Bond Girl :
Bérénice Marlohe aka Séverine pour sa tragédie et son écriture/interprétation fine.
Judi Dench aka Olivia Mansfield aka M. J’avoue découvrir sa véritable identité via wikipedia, ne me rappelant pas que le film la dévoile. Plutôt James Bond Mother. le personnage n’aura jamais été aussi intéressant que sous les traits d’une femme et aussi impliqué que dans cette intrigue. Un sacré bout de femme qui manquera aux aventures de Bond.
LA réplique :
_«The whole office goes up in smoke and that bloody thing survives.»
_«Your interior decorating tips have always been appreciated, 007.»
Joute verbale entre Bond et M, sur les goûts douteux de celle ci pour le babioles inutiles. Effet qui avait déjà été amorcé d’une certaine manière dans Quantum of Solace où on apprenait que M offrait chaque année des cendriers à son garde du corps non fumeur.
LA scène :
Bond sur les traces de Patrice, tueur à gage qu’il avait déjà affronté à Istanbul, dans un immeuble d’affaire de Shanghai. Lieu plongé dans un noir abyssal relevé de grands éclats de néon se réfléchissant sur les parois de verre Bond joue à cache cache afin d’atteindre sa cible. Laissant le tueur œuvré afin de comprendre de quoi il retourne, Bond sera démasqué par un reflet. S’en suis un affrontement de silhouettes se détachant d’un fond abstrait et prenant fin dans une chute vertigineuse. Bond ayant «encore» refroidi une piste avant même d’avoir obtenu des réponses fera face à un troublant témoin oculaire de la scène avant de disparaître dans l’ombre.
James Bond peut être synonyme de moment de tension raffiné, élégamment et efficacement mis en scène, superbement photographié et joliment illustré par la musique de Thomas Newman.