Rouge, dernier volet de la trilogie des couleurs de Kieslowski, traite de la fraternité. Ce qui n'est pas évidemment de prime abord. Au début, Il est surtout question de Joseph Kern, un vieux monsieur que l'héroïne Valentine (Irène Jacob, aussi belle et pure que dans un conte) rencontre et qui écoute à leur insu les conversations téléphoniques de ses voisins. Au-delà du caractère amoral de l'activité - qui renvoie directement pour Kieslowski aux questions du Décalogue - c'est également un délit. L'exercice n'est pas innocent et questionne sur l'humanité et sur Dieu : pour cet ancien juge qui devait juger et donc décider du bien et du mal, charge trop lourde à porter, n'être que témoin devient une échappatoire face à la question "suis-je dans le vrai ou non", et "qui suis-je pour y apporter ma réponse". Désormais, l'homme, dont Trintignant apporte toute la profondeur et l'ambiguïté, observe juste en s'isolant du monde - il n'en demeure pas moins misanthrope mais sans avoir la lourde tâche de les juger.
Mais ce n'est pas tout...Avec ce film, finalement totalement Kieslowskien, le cinéaste polonais explore deux autres aspects de son oeuvre. Le fantastique, à la marge certes ici (moins en tout cas que pour Sans fin et la Double vie de Véronique) mais présent justement dans ce personnage du juge qui semble pouvoir prévoir l'avenir. Sa propre maison, sorte de maison abandonnée sur la colline (située pourtant en pleine ville) ajoute à la dimension fantastique du personnage, tout comme deux mouvements de caméras (un travelling arrière et un mouvement de grue en haut en bas) qui accélèrent rapidement le temps et se jouant de l'espace - et oui, le juge a également ce pouvoir là, tout comme également celui de conteur et de nous embarquer dans son récit.
Mais au-dessus de lui, il y a encore un autre force, encore plus grande, qui régit nos petites vies d'humains, le hasard (le cinéaste avait déjà fait un film sur le sujet...Il n'y a de hasard). Ce hasard qui réunit au début ces deux personnages opposés, Valentine et Kern. Ce hasard qui défait les couples et les recréé selon son bon vouloir : à la fin, Valentine aura enfin rencontrer le voisin qui vit juste à côté de chez elle, qui allait voir sa maitresse près de chez Kern et qu'elle n'avait pas encore remarqué. Le hasard qui réunit d'ailleurs à la fin, lors d'un naufrage providentiel (Dieu s'en serait-il mêlé ?) tous les couples de la trilogie de Kieslowski (ceux de Bleu et de Blanc) ; une fin où tous les éléments précédents se mettent en place et trouvent leur justification (tout comme la grande affiche de publicité de Valentine, signe annonciateur de ce qui allait subvenir - et dont l'image ressemble totalement à celle finale de Valentine rapatriée par les sauveteurs).
Tout est ici miraculeux. Y compris dans le pouvoir qu'exerce finalement Valentine sur Kern : sa bonté et sa candeur auront fait sortir le vieux juge aigri de sa tanière mortifère. La Belle a sauvé la Bête. On comprend dès lors, où se cache la fraternité du film, avec son pouvoir énorme de faire changer la nature des hommes si elle est un tant soit peu prodiguée.